Le toit, le robinet et les eaux grises

Eau

Récupérer l'eau des gouttières, corriger celle du robinet, réutiliser celle de la maison : le guide pour les communes et les habitants

Yves Nicolas, expert-conseil en écologie fonctionnelle, yvesnicolas.com

Sous la gouttière, l'abreuvoir d'un mètre cube, ouvert : de l'eau gratuite, et tout ce qu'une eau ouverte attire.

Sous la gouttière de ma maison, à Meudon, un abreuvoir en plastique de mille litres récupère l'eau de pluie. C'est un bac d'élevage, de ceux que l'on voit dans les prés, et il est resté ce qu'il est : libre, sans couvercle, ouvert au ciel. Sur le terrain se trouve la pépinière de mon frère, et ce bac sert tous les jours à arroser la petite serre des jeunes boutures et des semis. Il ne m'a presque rien coûté, l'eau de pluie y est douce, et l'on y plonge l'arrosoir sans robinet ni pompe. Pour un jardinier, c'est le réservoir idéal.

Et pourtant, je ne le recommande à personne. Cette année, les moustiques sont nombreux chez nous, le moustique tigre surtout, et un réservoir ouvert est l'un des endroits où il peut se reproduire. Cet article part de là : ce que vaut un bac comme le mien, ce qu'il coûte, et comment une commune, une école ou un habitant peut récupérer l'eau des gouttières sans en payer le prix. Il parle ensuite des deux autres eaux du jardin, celle du robinet, qu'il faut souvent corriger, et celle de la maison, qui a déjà servi une fois.

Ce que coûte un réservoir ouvert

Le moustique tigre. C'est lui qui a changé les règles. Il n'a pas besoin d'une mare : quelques centilitres lui suffisent, la soucoupe d'un pot, un bouchon retourné, le fond d'un arrosoir. La femelle ne pond pas dans l'eau mais sur la paroi, juste au-dessus de la ligne d'eau, et ses œufs supportent des mois de sécheresse avant d'éclore quand une pluie ou un remplissage remet l'eau à leur niveau. On les voit à l'œil nu, quand on sait où regarder : de fins points noirs alignés sur la paroi. En été, une larve devient moustique en une semaine environ. Il s'éloigne peu de son lieu de naissance, de cent à deux cents mètres, ce qui veut dire que le moustique né dans ma cuve pique mes voisins, et que celui de mon voisin me pique. Un réservoir ouvert dont le niveau monte et descend est pour lui un lieu de ponte parfait.

On entend dire qu'un bac utilisé tous les jours ne pose pas de problème. Ce n'est pas suffisant. La règle de la lutte contre le moustique tigre est de vider et de brosser chaque semaine tout ce qui contient de l'eau. Or un bac de mille litres dont on prélève quelques arrosoirs ne se vide jamais : les larves y achèvent leur cycle sans être dérangées.

La noyade. Un jeune enfant peut tomber dans un bac ouvert en quelques secondes et s'y noyer sans bruit. C'est le risque que l'on n'ose pas regarder en face, et c'est le plus grave.

Les animaux piégés. Oiseaux, hérissons, grenouilles, petits rongeurs viennent boire, tombent, et ne peuvent plus remonter sur une paroi lisse. Sans rampe de sortie, un réservoir ouvert devient un piège.

Les débris et les semis. Une eau à l'air libre reçoit feuilles, pollen, fientes, poussière, et se charge d'algues. Pour une plante adulte, cela ne change rien. Pour les jeunes boutures et les semis, c'est autre chose. Les pépiniéristes connaissent la fonte des semis, une pourriture du collet due à des organismes de l'eau et du sol, Pythium en tête. L'eau stagnante chargée de matière organique peut la favoriser. Un réservoir qui alimente une serre doit donc être filtré à l'entrée et tenu propre.

L'évaporation et la chaleur. Une surface libre d'environ un mètre carré perd en plein été de l'ordre de cinq litres par jour, soit à peu près un septième du volume en un mois. L'eau y monte aussi en température, ce qui ne convient pas à une jeune bouture.

Aucun de ces inconvénients n'est une raison de renoncer à l'eau des toits. Ce sont des raisons de la stocker autrement, et c'est ce que décrit la suite.

À retenir. Un bac ouvert coûte peu, mais il expose à trois risques graves : la noyade d'un jeune enfant, le moustique tigre, les animaux piégés. On garde l'eau de pluie, on change la manière de la stocker.

Cet article s'adresse à trois lecteurs. À l'habitant qui a une gouttière et un jardin, il dit quoi poser et comment s'en servir. À la copropriété, à l'école, au jardin partagé, il dit comment s'organiser à plusieurs autour d'un même toit. À la commune, il dit comment transformer ses bâtiments en un réseau de petites réserves qui remplace l'eau potable dans l'arrosage. La première partie donne les chiffres : ce qu'un toit livre et ce qu'il faut stocker. La deuxième décrit le système complet, du toit au sol, en cinq organes. La troisième détaille la cuve enterrée, qui en est la pièce maîtresse. La quatrième dit où va l'eau quand la cuve est pleine, avec le bassin de trop-plein. La cinquième traite des oiseaux, et de la façon de leur garder de l'eau en plein été sans fabriquer une pouponnière à moustiques. Les trois suivantes s'adressent chacune à un lecteur : l'habitant, le groupe, la commune. La neuvième traite de la troisième eau, celle de la maison : les eaux grises, leur traitement par les roseaux et le sable, le dimensionnement du dispositif selon le débit, et la réglementation. Elle dit aussi comment y faire passer l'eau du toit. La dixième explique ce que devient l'eau du toit et celle du robinet une fois dans la cuve, et comment les rendre utiles aux plantes, car c'est là que beaucoup d'installations déçoivent. La onzième définit ce que je fais en mission. Deux annexes terminent l'article : un tableau des doses et un glossaire.

Le moustique tigre pond sur la paroi sèche, juste au-dessus de l'eau. Il suffit que le niveau remonte pour que les œufs éclosent.

Partie 1. Un toit est une source : les chiffres

Cette partie dit ce qu'un toit livre en un an, et pourquoi le volume à stocker compte plus que la surface de toit.

Un millimètre de pluie tombé sur un mètre carré de toit donne un litre d'eau. En Île-de-France, où il tombe environ six cents millimètres par an, une toiture de cent mètres carrés livre de l'ordre de cinquante mille litres par an, une fois retranchées les pertes des gouttières et du premier lavage. À Rabat, avec un peu plus de cinq cents millimètres tombant presque tous entre octobre et avril, le calcul est du même ordre, mais l'eau arrive en quelques mois seulement.

Ce chiffre cache la vraie difficulté : l'eau tombe en hiver et la plante la réclame en été. Une cuve d'un mètre cube se remplit avec dix millimètres de pluie sur cent mètres carrés de toit, c'est-à-dire en une averse ordinaire, et déborde dès l'averse suivante. La récupération se joue donc sur le volume de stockage, plus que sur la surface de toit. Pour le calculer, on part du besoin de la saison sèche. Un massif paillé de cent mètres carrés demande d'un à deux mètres cubes par semaine en période sèche, un potager davantage. Trois à cinq mètres cubes couvrent donc trois semaines sans pluie pour un massif : c'est la taille d'une cuve de maison. Un potager en demande le double. Un jeune arbre de rue en première ou deuxième année demande en été de quelques dizaines à une centaine de litres par semaine selon sa taille. Une cuve de dix mètres cubes en arrose une centaine d'un seul passage, à la dose haute. Une école de mille mètres carrés de toiture livre de l'ordre de cinq cents mètres cubes par an, de quoi remplir cinquante fois cette cuve de dix mètres cubes. Ce qui manque presque toujours, ce n'est pas l'eau, c'est la place pour la garder jusqu'à l'été.

À retenir. Un millimètre de pluie sur un mètre carré de toit donne un litre. Cent mètres carrés de toit livrent environ cinquante mètres cubes par an en Île-de-France. Ce qui manque, ce n'est pas l'eau, c'est le volume pour la garder jusqu'à l'été.

Partie 2. Le système complet, du toit au sol

Cette partie décrit l'ensemble du système dans l'ordre où l'eau le traverse, en cinq organes. Les parties suivantes détaillent les plus importants.

Le premier organe est le filtre de descente. Posé sur la gouttière, il retient les feuilles et les débris, et un dérivateur de première eau écarte les premières minutes d'une pluie après une période sèche, celles qui lavent le toit.

Le deuxième est la cuve enterrée, fermée, obscure, fraîche et verrouillée. C'est là que l'eau attend l'été.

Le troisième est le puisage : un robinet, une pompe à bras ou une petite pompe électrique, qui prend l'eau à quelques centimètres sous la surface, là où elle est la plus propre. On ne plonge plus l'arrosoir.

Le quatrième est la vasque des oiseaux, posée sur le trajet du trop-plein. Elle est peu profonde, à cinq centimètres d'eau au plus, et c'est elle qui, l'été, reçoit un appoint de la cuve.

Le cinquième est le bassin de trop-plein ou, plus simplement, une noue ou une tranchée d'infiltration. L'eau que la cuve ne peut plus contenir y est retenue, y vit un moment, puis rejoint le sol au lieu de rejoindre l'égout.

Cet ordre obéit à une règle simple : tout ce qui est profond est fermé, et tout ce qui est ouvert est peu profond ou protégé. Le système garantit de l'eau propre pour l'arrosage et pour la serre, sans noyade possible, sans gîte à moustiques, avec de l'eau pour les oiseaux même en août, et une averse d'orage qui ne part plus à l'égout. Aucun de ces organes n'est original. Le travail est dans leur enchaînement et dans le réglage de chaque seuil sur le site.

Le système complet, par gravité seule sur un terrain en pente : le toit, la cuve enterrée, la vasque des oiseaux sur le trop-plein, le bassin, puis la tranchée d'infiltration.

À retenir. Cinq organes dans l'ordre où l'eau les traverse : filtre de descente, cuve enterrée, puisage, vasque, bassin ou noue. Une règle : tout ce qui est profond est fermé, tout ce qui est ouvert est peu profond ou protégé.

Partie 3. La cuve enterrée, pièce maîtresse

Cette partie dit pourquoi j'enterre la cuve, où on la pose, ce qu'elle contient et comment on y puise.

Pourquoi enterrer. Enterrée, la cuve réunit quatre qualités qu'aucune cuve aérienne ne réunit. Elle est dans le noir, donc sans algues. Elle reste fraîche, entre huit et dix-sept degrés selon la saison, sans les écarts d'une cuve au soleil, donc son eau se conserve. Elle ne gèle pas. Et elle est fermée par nature : un regard verrouillé, un tampon qu'un enfant ne soulève pas, aucune surface d'eau à l'air libre, donc ni noyade ni ponte de moustique. Elle libère aussi le jardin, ce qui compte en ville.

Où la poser. On la pose à distance de la maison, à quelques mètres des fondations, et loin des racines des grands arbres. Sur un sol argileux, sujet au retrait et au gonflement, c'est plus qu'une précaution : une cuve qui fuit ou un trop-plein qui se déverse au pied d'un mur humidifie l'argile de façon inégale. C'est ainsi que les fissures apparaissent. Le trop-plein est donc conduit loin du bâtiment, et la distance se fait valider par un professionnel. Là où la nappe est haute, une cuve vide peut flotter : on choisit un modèle prévu pour cela ou on la leste. Sous un passage de véhicules, elle doit être calculée pour la charge. Et si le terrain a une pente, on la place en amont de la vasque et du bassin pour que l'eau descende toute seule.

Ce qu'elle contient. Quatre pièces font la différence entre une cuve qui donne de l'eau propre et une citerne qui devient un bourbier. Un tranquillisateur d'entrée fait arriver l'eau par le bas, doucement, pour ne pas remuer le dépôt du fond. Une aspiration flottante prend l'eau à dix ou quinze centimètres sous la surface, là où elle est la plus claire, loin des débris qui flottent et du dépôt qui traîne. Un trop-plein en siphon évacue les impuretés de surface à chaque débordement et empêche l'entrée des rongeurs et des odeurs. Enfin, toutes les ouvertures sur l'extérieur, ventilation et trop-plein, portent une moustiquaire en inox à mailles d'un millimètre au plus, ce qui répond à la protection contre les insectes qu'impose la réglementation. Ces pièces coûtent peu et se trouvent chez tous les fabricants de cuves. L'important est de les exiger à la commande.

Comment y puiser. Le choix dépend de l'usage. La pompe à bras, sans électricité, convient à un jardin et à une serre : quelques coups et l'arrosoir est plein. Une petite pompe électrique ou solaire alimente un robinet ou un tuyau d'arrosage. Et pour une commune, une borne de puisage à raccord rapide, à laquelle la citerne des services vient se remplir. Dans tous les cas, le robinet ou le raccord porte le panneau « eau non potable », et aucune canalisation ne relie la cuve au réseau d'eau potable. Seul fait exception un appoint réglementaire à disconnexion, c'est-à-dire avec un espace d'air.

Le cas de la pépinière. Pour la pépinière de mon frère, la solution que je propose remplace l'abreuvoir ouvert par une cuve enterrée reliée à une pompe à bras, avec un petit bac de tempérage fermé dans la serre. En attendant, l'abreuvoir est mis en sécurité comme je le décris en partie 6. L'eau d'une cuve enterrée sort entre huit et quinze degrés au printemps, trop fraîche pour de jeunes boutures. Elle passe la nuit dans le bac, à la température de l'air, et l'on arrose le lendemain. Elle sort propre, sans débris ni algues, ce qui répond au risque de fonte des semis évoqué plus haut.

Taille et entretien. Trois à cinq mètres cubes pour une maison, dix à trente pour une école ou un parc. L'entretien tient en trois gestes. On contrôle au printemps le regard et la moustiquaire. On nettoie le filtre de descente à la chute des feuilles et au printemps, en même temps que le regard. On fait pomper le fond tous les quelques années si un dépôt s'accumule. Le prix à payer, c'est le terrassement. Là où il est impossible, on retombe sur la cuve aérienne, fermée elle aussi, dont je parle plus loin.

La cuve enterrée : l'arrivée descend au fond sans remuer le dépôt, le trop-plein fixe le niveau, le regard est verrouillé.

À retenir. La cuve enterrée est obscure, fraîche et verrouillée. Quatre pièces à exiger à la commande : tranquillisateur d'entrée, aspiration flottante, trop-plein en siphon, moustiquaires d'un millimètre au plus. Sur sol argileux, le trop-plein part loin des fondations.

Partie 4. Le bassin de trop-plein

Cette partie dit où va l'eau quand la cuve est pleine, ce que devient le bassin de trop-plein, et comment le rendre sûr pour les enfants comme pour les animaux.

Quand la cuve est pleine, l'eau de la pluie suivante doit aller quelque part, et ce quelque part n'est jamais l'égout. C'est même là que se joue une bonne part de l'intérêt pour la commune : une averse d'orage qui reste sur place au lieu de gonfler le réseau.

L'eau peut aller à plusieurs endroits, par ordre de simplicité. La noue, un large fossé peu profond, herbeux ou planté, qui retient l'eau quelques heures et l'infiltre. La tranchée ou le puits d'infiltration, rempli de graviers, invisible, qui convient aux sols perméables. Et le bassin de trop-plein, une petite pièce d'eau peu profonde et plantée, qui retient l'eau plus longtemps et l'offre à la vie. Sur un sol argileux, l'infiltration est lente et l'on ne peut pas compter sur un puits. C'est le bassin, avec ses plantes qui boivent, qui fait le travail, complété d'une vidange lente vers un point éloigné du bâtiment.

Comment le construire. Un fond en pente douce, une plage de galets ou de graviers d'un côté, des plantes de bord et de faible profondeur (joncs, iris d'eau, menthe aquatique, massette naine). Une zone plus profonde, de cinquante à quatre-vingts centimètres, complète l'ensemble. L'eau y reste fraîche, et quelques poissons de bassin y vivent, qui mangent les larves de moustiques. Jamais la gambusie, réputée envahissante, et une grille sur le trop-plein secondaire pour qu'aucun poisson ne rejoigne le milieu naturel. Une eau vivante, peuplée de poissons, de larves de libellules et d'insectes prédateurs, ne fait pas les gîtes que fait un seau. Le moustique tigre pond de préférence dans les petits récipients, pas dans une pièce d'eau qui se défend toute seule. Un bassin neuf, avant que ses prédateurs ne s'installent, peut en revanche produire des moustiques communs pendant quelques semaines : on y met les poissons dès la mise en eau. Reste à ne laisser aucune poche d'eau stagnante isolée autour du bassin : bâche, creux, regard, soucoupe.

Le rendre sûr. Deux cas se présentent, et le choix appartient au maître d'ouvrage. Sur un site où de jeunes enfants circulent sans surveillance immédiate, école, crèche, square, jardin de particulier avec des tout-petits, aucune eau de plus de quelques centimètres ne doit être accessible. On remplace alors le bassin par une noue ou une tranchée d'infiltration recouvertes de graviers, sèches en dehors des pluies, et l'on offre l'eau aux oiseaux par la vasque. Sur un site clos et fréquenté par des adultes, parc clôturé, verger, réserve naturelle, le bassin peut rester ouvert à condition d'avoir des pentes douces, une rampe de sortie pour la petite faune et un accès contrôlé. Entre les deux, on peut sécuriser le bassin par une grille rigide tendue juste sous la surface, portante, à mailles fines, à travers laquelle poussent les plantes. Elle n'empêche ni la vie ni les poissons, elle empêche l'enfant de tomber.

La rampe de sortie. Dans tous les cas, on ménage pour la petite faune une pente douce à bord de galets, ou une planche rugueuse inclinée, ou un grillage fixé. Sans elle, hérissons, grenouilles, oiseaux et rongeurs tombés à l'eau s'y noient.

Deux eaux, deux usages. Il faut voir que ce système donne deux eaux différentes. La cuve enterrée, dans le noir, ne fait pas d'algues, mais elle ne reçoit ni vibration ni soleil : son eau est propre et se conserve, et c'est tout. Le bassin, lui, reçoit le rayonnement solaire, et une eau au soleil se charge de plein de choses : des algues, des bactéries, des daphnies, tout un peuple qui ne vit pas dans une cuve fermée. Je prévois donc dans le bassin un endroit où l'on peut prélever cette eau chargée de bactéries, une eau vivante. Un simple coude de tuyau à crépine posé à mi-hauteur de la zone profonde, sous la grille, qui remonte vers une pompe à bras sur la berge, suffit ; on prélève ainsi sans jamais ouvrir la protection du bassin. L'eau de la cuve de pluie va aux semis et à la serre, l'eau du bassin aux plantations qui démarrent et aux sols que l'on veut réveiller, comme je l'explique dans la partie 10. Et le bassin se place de préférence au soleil du matin : c'est la lumière qui fait sa vie, et l'ombre de l'après-midi qui lui évite de trop chauffer.

Les matériaux et le temps. Chaque fois que j'ai installé une épuration d'eau ou un bassin, j'ai préféré les matériaux naturels : de l'argile pour la sous-couche du bassin, du bois pour les cuves d'eau. Une fois tout en place, il n'y a plus qu'à laisser le temps faire son œuvre. Au début, de petits déséquilibres apparaissent, plus ou moins marqués. Devant une eau légèrement polluée, on observe d'abord de mauvaises odeurs. Puis arrivent les nouveaux venus : des algues, des mousses, des plantes. L'équilibre se fait alors tout seul. Il faut donc de la patience avant de corriger quoi que ce soit. Une cuve en bois reste, comme les autres, fermée et verrouillée.

Le bassin de trop-plein au soleil du matin : des bords en pente douce, une planche de sortie pour la petite faune, une grille rigide sur la zone profonde, et la crépine sous la grille qui remonte à la pompe pour puiser l'eau vivante.

À retenir. Le trop-plein ne va jamais à l'égout : noue, tranchée ou bassin. Là où circulent des tout-petits, pas d'eau libre profonde : une noue, ou une grille rigide sur toute la zone profonde. Toujours une rampe de sortie pour la petite faune. Le bassin, au soleil du matin, donne une eau vivante que l'on prélève par une crépine sous la grille.

Partie 5. Les oiseaux en été : la vasque et sa réserve

Cette partie dit comment offrir de l'eau aux oiseaux, et surtout comment leur en garder en août, sans fabriquer une pouponnière à moustiques.

En ville, l'été, les oiseaux n'ont plus une flaque. Regardez un merle ou un moineau devant la première vasque qu'on lui offre : il entre par le bord, boit, s'ébroue longuement, puis lisse ses plumes au soleil. Ils ont besoin de boire, et de se baigner pour entretenir leurs plumes, plusieurs fois par jour aux heures chaudes. Une vasque bien conçue est l'un des équipements les moins chers et les plus utiles que l'on puisse ajouter à une cuve.

Sa forme. De deux centimètres et demi à cinq centimètres d'eau, pas davantage, sur un fond rugueux, pierre, ardoise ou gravier collé, où les pattes accrochent. Le mieux est de mettre cinq centimètres d'eau et d'y poser des cailloux de différentes tailles. Les plus gros émergent et servent de perchoir, les moyens affleurent, les petits restent sous l'eau : chaque oiseau trouve ainsi la profondeur qui lui convient, le roitelet au bord d'un galet, le merle entre deux pierres. Les cailloux se sortent et se brossent avec la vasque. Un diamètre de soixante à quatre-vingts centimètres suffit, soit une surface d'un quart à un demi-mètre carré. On la pose à un ou deux mètres d'un buisson qui sert de refuge, mais pas contre lui, pour ne pas offrir un affût aux chats.

Sa place. Sur le trajet du trop-plein. L'eau qui sort de la cuve passe par la vasque avant de rejoindre le bassin ou la noue, et le seuil de sortie, réglé à cinq centimètres, fixe le niveau. Cela suppose que la vasque soit plus basse que le trop-plein de la cuve : un terrain en pente, ou une vasque encaissée dans une légère dépression du sol. Sur un terrain plat, le trop-plein d'une cuve enterrée va droit au bassin ou à la noue, et la vasque se remplit par le fût et son flotteur, décrits plus bas. Pendant les pluies, l'eau y est renouvelée en permanence, ce qui est le meilleur remède contre le moustique.

L'été, la réserve. L'été, il n'y a plus de trop-plein, et c'est le moment où les oiseaux ont soif. Il faut alors une réserve. Le calcul est simple : une surface d'eau perd de l'ordre de cinq litres par mètre carré et par jour en plein été. Une vasque d'un demi-mètre carré consomme donc deux à trois litres par jour, soit cent cinquante à deux cents litres pour deux mois sans pluie. On les lui amène de plusieurs façons, selon le site.

Si la cuve est en hauteur ou le terrain en pente, la gravité suffit. Un robinet à flotteur, celui d'une chasse d'eau ou d'un abreuvoir à bétail, maintient le niveau en puisant dans le bas de la cuve, au-dessus du dépôt. Le robinet d'arrosage étant placé plus haut, il reste toujours au fond quelques dizaines de litres réservés aux oiseaux. Cela ne couvre pas un été entier : on complète à la main lors du passage hebdomadaire.

Si la cuve est enterrée sur un terrain plat, donc plus basse que la vasque, on ajoute un fût fermé de cent à deux cents litres, posé en hauteur. On le remplit depuis la cuve par la pompe, quelques fois pendant l'été. Ce fût alimente la vasque par un flotteur.

La réserve d'été : un fût fermé, posé en hauteur, alimente la vasque par gravité, et un flotteur y tient le niveau.

Et sur les petits sites, on remplit la vasque à la main lors du passage hebdomadaire de l'agent, puisque ce passage est de toute façon nécessaire, comme on va le voir.

La garder saine. Avec le moustique tigre, la vasque demande de la rigueur, car cinq centimètres d'eau suffisent à ses pontes. Elle est vidée et brossée chaque semaine, parois comprises, puisque c'est sur la paroi que les œufs sont collés. On y dépose un galet ou une pastille de Bti (Bacillus thuringiensis israelensis), une bactérie du sol qui n'attaque que les larves de moustiques et de quelques mouches voisines, et que les services de démoustication emploient couramment. Elle ne gêne ni les oiseaux, ni les poissons, ni les abeilles. Elle vient en complément du brossage, jamais à sa place. Et je ne recommande la vasque que là où une personne est désignée pour ce passage : sans agent nommé, on ne la pose pas.

La sécurité des enfants. Un tout-petit peut se noyer dans quelques centimètres d'eau. Une vasque large, à fond en pente et sans bord haut n'a rien d'une cuve, mais on la traite comme une fontaine : sous le regard des adultes, et hors de la zone des tout-petits dans une crèche.

La vasque des oiseaux : cinq centimètres d'eau, des cailloux de différentes tailles pour se poser, et un agent qui la vide et la brosse chaque semaine.

À retenir. Cinq centimètres d'eau au plus, des cailloux de différentes tailles, une réserve pour l'été. La vasque est vidée et brossée chaque semaine. Sans agent nommé, pas de vasque.

Partie 6. L'habitant : une installation de maison

Voici, pour celui qui a une gouttière et un jardin, ce qu'il pose, dans quel ordre, et ce que cela lui demande ensuite.

Deux installations sont possibles selon la place et le budget. La vraie, c'est la cuve enterrée de trois à cinq mètres cubes décrite plus haut, avec sa vasque et son trop-plein vers le sol. La petite, c'est une cuve aérienne fermée de trois cents à mille litres, qui convient à un balcon, à une cour, à un terrain où l'on ne peut pas creuser.

Pour la petite, cinq pièces suffisent. Un collecteur posé sur la descente de gouttière, avec un filtre qui retient feuilles et débris et, mieux, un dérivateur de première eau. Une cuve opaque, posée sur un socle solide et à l'ombre. Un couvercle verrouillable, assez solide pour porter un adulte assis dessus, car les enfants montent sur les cuves, avec des grilles inox à mailles d'un millimètre au plus sur l'arrivée et le trop-plein. Un robinet placé à dix ou quinze centimètres du fond, pour laisser le dépôt où il est. Et un trop-plein raccordé non pas à l'égout mais à la vasque puis à un pied d'arbre, un massif ou une noue. La pluie qui ne tient pas dans la cuve retourne ainsi au sol au lieu de saturer le réseau.

Si vous avez déjà un bac ouvert. Comme le mien, un abreuvoir ou un vieux fût peut être sauvé sans le remplacer. On le couvre d'un panneau rigide et grillagé, assez solide pour porter un adulte, doublé dessous d'une moustiquaire fine tendue sur toute la surface. On perce un robinet à une dizaine de centimètres du fond, et l'on cesse d'y plonger l'arrosoir. L'eau respire à travers la grille, et ni un enfant ni un moustique n'y entre.

Un bac ouvert sauvé sans le remplacer : une grille portante, une moustiquaire dessous, un robinet au-dessus du dépôt.

Pour l'hiver, la cuve reste en place. On baisse le niveau avant les gelées ou on laisse le robinet un peu ouvert. Deux fois par an, à la chute des feuilles et au printemps, on nettoie la gouttière et le filtre. C'est tout l'entretien.

Pour l'usage, l'eau de pluie est libre au jardin dans une maison individuelle. Pour les toilettes ou le lavage des sols, une déclaration en mairie est demandée dès que le rejet va à l'égout. Le cadre est fixé depuis 2024 par un décret et un arrêté du 12 juillet 2024, qui ont remplacé l'arrêté de 2008. Ce cadre demande une installation distincte, signalée, sans jamais de lien avec le réseau potable, et un réservoir opaque, couvert, protégé des insectes. Beaucoup de communes, d'intercommunalités et d'agences de l'eau financent en partie l'achat d'un récupérateur : se renseigner en mairie avant d'acheter peut faire économiser le tiers du prix.

À retenir. Une cuve enterrée de trois à cinq mètres cubes, ou une cuve aérienne fermée. Un bac ouvert se sauve avec une grille portante, une moustiquaire et un robinet. L'eau de pluie est libre au jardin.

Partie 7. À plusieurs : copropriété, école, jardin partagé

Quand on est plusieurs à avoir l'usage d'un même toit, la question devient celle de l'organisation.

Ce qu'un habitant fait pour trois cents litres, un groupe peut le faire pour dix mètres cubes, et c'est là que l'affaire devient sérieuse. Une copropriété dont la cour est plantée peut relier deux ou trois descentes à une cuve enterrée unique, invisible sous la cour ou sous un massif, et alimenter le jardin de l'immeuble sans consommer un litre du réseau. Le budget se vote une fois, la charge d'eau baisse tous les ans.

L'école est le meilleur candidat de tous. Sa toiture est vaste, son jardin pédagogique demande de l'eau, et les enfants comprennent tout de suite le trajet de la goutte, du ciel à la cuve puis à la carotte. La cuve est enterrée et verrouillée, et c'est le seul dispositif que je considère comme admissible dans une cour de récréation. La vasque, elle, est un support de classe : les enfants comptent les espèces qui s'y baignent, sous l'œil de l'adulte, et la classe se partage avec l'agent le brossage hebdomadaire.

Le jardin partagé suit la même logique : l'abri de jardin porte un petit toit, la cuve est à côté, l'association décide de qui remplit les arrosoirs et de qui passe chaque semaine. Une pépinière, un jardin d'insertion, un potager de quartier peuvent fonctionner de la même manière, avec la même règle de fond : une cuve fermée, un robinet, et une personne nommée.

À retenir. Une cuve commune, un budget voté une fois, une personne nommée pour l'entretien. À l'école, la cuve est enterrée et verrouillée.

Partie 8. La commune : organiser la récupération

Cette partie dit, dans l'ordre, ce que peut faire un service technique pour transformer les toits communaux en réseau de réserves. Une commune ne pose pas une cuve, elle organise un réseau.

Recenser les toits. Écoles, gymnases, mairie, ateliers municipaux, marché couvert, médiathèque, crèches : on mesure chaque toiture, on note la pluviométrie locale, on calcule le volume annuel. Ce tableau de vingt lignes remplace bien des hésitations, car il montre que les toits communaux livrent souvent plus d'eau qu'il n'en faut pour l'arrosage de toute la commune.

Relier chaque toit à un besoin. Une réserve n'a de sens qu'à côté de ce qu'elle arrose : le square voisin, l'alignement d'arbres de la rue, les jardinières, le cimetière, le jardin de l'école. Là où le toit et le besoin sont éloignés, la solution est la citerne mobile du service, qui se remplit à la cuve au lieu de se remplir à la bouche d'incendie.

Choisir le format de stockage. Trois formats suffisent. La cuve enterrée de dix à trente mètres cubes, pour les grandes toitures et les parcs, invisible et à l'abri du gel, qui est mon choix par défaut. La cuve aérienne fermée d'un à cinq mètres cubes, la moins chère, adaptée aux petits bâtiments et, hors des cours de récréation, aux jardins où l'on ne peut pas creuser. Et l'association de plusieurs cuves en série, qui permet d'agrandir un stockage sans tout refaire.

Faire de la citerne des services le premier client. C'est le geste le plus rapide. Les équipes qui arrosent les jeunes plantations en été remplissent aujourd'hui leurs citernes à l'eau potable. Elles peuvent les remplir à la cuve la plus proche, à condition que la borne de puisage soit prévue, la cuve signalée « eau non potable », et qu'aucun tuyau ne relie la cuve au réseau. La seule exception est l'appoint par une disconnexion réglementaire, un simple espace d'air. L'économie d'eau potable est immédiate et se lit sur la facture. Une précaution : le cadre de 2024 limite en principe l'usage de l'eau de pluie au bâtiment ou à l'établissement où elle est recueillie. Le remplissage d'une citerne pour arroser ailleurs se valide avec l'agence régionale de santé (ARS) avant d'être généralisé.

Écrire la règle une fois. Dans le règlement du plan local d'urbanisme, on demande pour toute construction neuve ou rénovation lourde une gestion de la pluie à la parcelle, avec récupération et trop-plein vers un espace perméable. Dans les cahiers des charges des bâtiments communaux neufs, on inscrit la cuve, son raccordement, la vasque et le bassin ou la noue avant même le premier plan. On y ajoute la sécurité : couvercle verrouillé et portant, grilles inox sur l'arrivée et le trop-plein, panneau « eau non potable », rampe de sortie pour la petite faune. Le zonage pluvial de la commune peut imposer cette gestion à la parcelle, et les agences de l'eau financent souvent une part des équipements.

Accompagner les habitants. Une opération « Gouttières » avec achat groupé de récupérateurs, kit de raccordement posé ou expliqué, aide au prix, et un premier atelier au marché ou à l'école, touche beaucoup plus de foyers qu'un simple affichage. La commune n'a pas besoin de tout financer : elle organise, les habitants achètent, et l'eau économisée est celle de tous. Pour ceux qui ont déjà un bac ouvert, l'opération propose le kit de mise en sécurité : grille portante, moustiquaire, robinet.

Prévoir qui entretient. La plupart des projets s'arrêtent là, faute de quelqu'un pour s'en charger. Une cuve sans agent désigné devient un gîte à moustiques en deux étés, dès qu'un filtre se bouche ou qu'une moustiquaire se perce, et une vasque non brossée le devient en deux semaines. Dans le tableau de recensement, on ajoute une colonne : qui nettoie la gouttière à l'automne, qui vérifie la moustiquaire au printemps, qui brosse et remplit la vasque chaque semaine en été. Un demi-jour par cuve et par an, et un passage hebdomadaire de quelques minutes pour la vasque, suffisent.

Mesurer et montrer. Un simple repère gradué sur chaque cuve, et un bilan annuel de quelques lignes dans le journal municipal : mètres cubes récupérés, mètres cubes d'eau potable économisés, arbres arrosés, oiseaux venus à la vasque. Un maire qui peut dire « nos toits ont arrosé les arbres de la commune tout l'été » a un argument que les habitants retiennent.

Une cuve fermée sous chaque toit public, chacune au service des arbres qui l'entourent, et le trop-plein de toutes vers une noue qui rend l'eau au sol.

À retenir. Recenser les toits, relier chaque toit à un besoin, faire de la citerne des services le premier client, écrire la règle dans le plan local d'urbanisme, nommer qui entretient, mesurer et montrer.

Partie 9. Une eau grise choisie : du roseau à la cuve

Cette partie explique comment choisir le point d'eau de la maison à traiter. Elle décrit le dispositif où cette eau traverse un bac de roseaux puis un bac à sable avant d'arriver dans une cuve enterrée. Elle donne ensuite la méthode de dimensionnement selon le débit et rappelle ce que dit la réglementation.

Choisir le point d'eau, pas toute la maison. Je ne propose pas de traiter toutes les eaux d'une maison. Je propose de choisir l'endroit où l'eau grise est la plus utilisée : l'évier de la cuisine, ou le lavabo de la salle de bain commune, celui devant lequel toute la famille passe chaque jour. Le lavabo est le plus simple sur le plan réglementaire, l'évier le plus régulier, comme on le verra plus loin. Les toilettes n'entrent jamais dans le circuit. L'objectif est modeste et régulier : récupérer chaque jour environ cinquante litres de notre consommation, de quoi arroser sans que la maison ait à changer ses habitudes. Un évier de cuisine consomme de dix à vingt-cinq litres par personne et par jour, et une famille de quatre personnes atteint cette valeur sans effort. Ce petit débit, constant et connu, est ce qui rend le dispositif simple et sûr. Les eaux de la maison contiennent des savons, des graisses, du sodium des lessives, des restes de repas et des bactéries, et elles se dégradent en un jour sans air, ce qui interdit de les stocker telles quelles. Il faut donc les traiter avant la cuve.

Le dispositif : trois étages. L'eau du point choisi s'écoule directement dehors, dans un premier bac rempli de roseaux. Son remplissage suit une granulométrie décroissante : de gros cailloux au fond pour le drainage, puis des graviers de plus en plus fins vers le haut. C'est là que les racines s'installent et que l'eau descend lentement à travers les vides. L'eau reste sous la surface du gravier, ce qui compte pour la sécurité : il n'y a pas de nappe visible où un moustique puisse pondre, ni où un enfant puisse tomber. Sur les racines et sur chaque grain vit un film de bactéries qui digère les graisses, les savons et la matière organique, pendant que les plantes amènent de l'air jusqu'au cœur du massif. L'eau sort par le bas et se déverse dans un deuxième bac rempli de sable, où se forme ce que j'appelle la mère, décrite plus bas. Elle y entre directement, dans la masse du sable : il n'y a jamais d'eau en surface, seulement de l'humidité, et ce bac ne laisse donc, lui non plus, aucune prise au moustique. Elle se déverse enfin dans une cuve enterrée, où l'on puise pour arroser. Chaque étage fait ce que l'autre ne fait pas : le premier absorbe la charge brute et les à-coups, le deuxième affine, le troisième stocke.

Je ne mets pas de dégraisseur devant le premier bac. La graisse qui reste en surface n'est pas un déchet : elle nourrit les bactéries du massif, puis celles de la mère. Le seul risque est l'obturation de la couche supérieure. Il disparaît quand deux conditions sont réunies : un débit faible, ce qui est le cas ici, et un rebord assez haut au-dessus du massif pour que l'eau puisse s'étaler sans déborder si la surface se colmate un peu. Cette lame d'eau doit rester exceptionnelle et disparaître en quelques heures : si elle stagne, c'est le signal qu'il faut reprendre la surface, car elle redeviendrait un gîte à moustiques. Une simple grille à la bonde de l'évier suffit à retenir les gros débris.

L'évier et la gouttière, le bac de roseaux avec son tube de pouzzolane, le bac à sable et sa mère, puis la cuve enterrée : l'eau ne fait que descendre.

Les plantes. Le premier bac reçoit deux plantes. Le phragmite (Phragmites), dont la forme panachée est plus décorative, est la plante de travail : ses racines et ses rhizomes descendent profond et portent l'essentiel de la vie bactérienne. Le typha nain (Typha minima), à petit pompon, qui ne dépasse pas un mètre, complète le massif et ne l'envahit pas comme le grand typha. Il est protégé en France : on l'achète en pépinière, on ne le prélève jamais dans la nature. Ces plantes s'installent en une saison et demandent une taille à la fin de l'hiver, la biomasse coupée partant au compost. Elles restent dans leur bac : le phragmite trace par ses rhizomes, et le bac doit être fermé sur les côtés et en dessous. Autour de ces deux plantes, la place que le surdimensionnement libère se plante d'autres espèces de zone humide. On y met des iris d'eau, comme l'iris des marais ou l'iris de Sibérie, qui fleurissent en mai et en juin, et de la menthe aquatique, qui aime les pieds mouillés et parfume le passage. Ces plantes travaillent aussi, par leurs racines, et elles font du bac un élément du jardin. On ne mange pas ce qui pousse dans ce massif : la menthe y est pour l'odeur et pour les pollinisateurs, pas pour la tisane.

La mère. Le bac à sable porte ce que les vinaigriers appellent une mère : une peau vivante de bactéries, d'algues et de protozoaires. Elle se forme dans les premiers centimètres du sable, que l'humidité du bac entretient, et elle fait l'essentiel de l'épuration finale. Le principe de la mère est de ne jamais, jamais y toucher. Pas de râteau, pas de sable ajouté ni retiré, pas de piétinement. Il faut deux à trois mois pour qu'elle se constitue, et pendant ce temps l'eau qui sort ne s'utilise pas. Comme pour le bassin de la partie 4, une mauvaise odeur peut se dégager au début, puis les algues, les mousses et les plantes s'installent et l'équilibre se fait tout seul. Même si la mère paraît mal en point pendant ces semaines, on n'y touche pas. Elle craint trois choses : la sécheresse, la javel et les désinfectants, les déboucheurs chimiques. Si la maison reste vide plus de quelques semaines, il faut lui garder un peu d'humidité, par exemple avec un goutte-à-goutte prélevé sur la cuve.

La mère : une peau vivante dans les premiers centimètres du sable, que l'on ne touche jamais.

Dimensionner : surdimensionner par rapport au débit. Tout part du débit, cinquante litres par jour dans notre cas, et l'on vérifie qu'il est réel en mesurant sur une semaine ce que l'évier ou le lavabo débite. Le lave-vaisselle reste raccordé à l'égout : son eau porte les détergents les plus alcalins et le sel de son adoucisseur intégré, ce que le massif et le sol ne supportent pas. Un massif de roseaux accepte de l'ordre de cinquante à cent litres par mètre carré et par jour pour une eau de cuisine. Le calcul strict donnerait donc un demi à un mètre carré. Je surdimensionne : de deux à trois mètres carrés pour cinquante litres, soit une charge de vingt litres par mètre carré et par jour, c'est-à-dire de deux à six fois moins que ce que le massif accepte. Ce surdimensionnement absorbe les pointes du matin et du soir, les vacances où tout redémarre, un dîner de vingt personnes, et laisse au massif de longues heures de repos. Il ne pose pas de difficulté d'emprise si on le traite comme un élément de décor à part entière. Deux à trois mètres carrés de roseaux, d'iris et de menthe forment un petit jardin d'eau, sans eau libre, au pied d'un mur ou en bordure de terrasse. Le massif a de soixante à quatre-vingts centimètres de profondeur et reçoit environ quatre plants au mètre carré. Le rebord du premier bac se prévoit généreux au-dessus du massif, de l'ordre de vingt centimètres, pour qu'une surface qui se colmate garde une réserve avant de déborder. Le bac à sable est du même ordre de surface, sur quarante à soixante centimètres de sable lavé et calibré. La cuve se dimensionne sur dix à vingt jours de production : de cinq cents litres à un mètre cube. Elle porte un trop-plein vers une tranchée d'infiltration, car l'hiver les plantes boivent peu et la cuve déborde. Ces valeurs sont des ordres de grandeur usuels des filtres plantés. Les chiffres définitifs se règlent sur place, selon le sol, le climat et l'usage, avec validation par un bureau d'études. Le dossier suit la procédure décrite plus bas.

Surdimensionné, le filtre devient un massif : roseaux, typhas, iris et menthe au pied du mur, sans eau visible.

Ce que le dispositif ne supporte pas. La javel et les désinfectants, les déboucheurs chimiques, les huiles de friture versées en quantité à l'évier, les lessives très alcalines en grande quantité. On choisit des produits de vaisselle biodégradables et l'on jette les huiles à la poubelle, pas au siphon.

La réglementation. Elle a changé récemment, et il faut la connaître avant de creuser. En droit français, les eaux de cuisine et de salle de bain sont des eaux usées domestiques, même quand on n'en traite qu'une petite part. Si votre rue est desservie par un réseau d'égouts, le raccordement de la maison reste obligatoire. Si vous êtes en assainissement non collectif, votre installation reste contrôlée par le service public d'assainissement non collectif (SPANC), qui ne peut valider qu'une filière réglementaire ou agréée. Le dispositif que je décris ne remplace donc pas l'assainissement de la maison : il s'y ajoute, pour une petite part de l'eau. C'est un autre cadre qui s'applique, celui de la réutilisation des eaux impropres à la consommation humaine, fixé par un décret et un arrêté du 12 juillet 2024. Pour l'eau des douches, des lavabos et du lave-linge, l'arrosage des espaces verts se fait sur déclaration au préfet, avec une qualité d'eau à atteindre et des analyses régulières. L'eau de cuisine, écartée en 2024 à cause des graisses, peut depuis l'arrêté du 29 juillet 2026 être réutilisée à titre expérimental, jusqu'en 2034, sur autorisation du préfet après avis de l'agence régionale de santé. Le lavabo de la salle de bain relève donc d'une déclaration, l'évier d'une autorisation. Dans les deux cas, l'eau reste sur la parcelle où elle est produite, arrose des plantes que l'on ne mange pas, de préférence en sous-sol, sans aspersion. Au Maroc, la loi 36-15 sur l'eau reconnaît le droit de recueillir l'eau de pluie et soumet toute réutilisation d'eaux usées à l'autorisation de l'agence de bassin hydraulique. On s'adresse aussi à la commune et à la société régionale multiservices qui a repris la distribution. Dans tous les cas, on se renseigne avant de rien construire.

Et l'eau du toit par le même filtre. Quand c'est possible, je fais passer l'eau du toit par le même filtre planté que l'eau grise. Un toit reçoit des mois de poussières, de suies, de pollens, de fientes et de traces de métaux, et la première pluie lave tout cela vers la cuve. Le massif de roseaux et ses bactéries captent ces polluants, comme ils captent les savons de la maison, et la cuve reçoit une eau bien plus propre : moins de dépôt au fond, moins de salissures à pomper. Les deux arrivées, la descente de gouttière et le tuyau de l'évier qui traverse le mur, débouchent l'une et l'autre en tête de bac. Le filtre de descente reste en place pour les feuilles. Le dérivateur de première eau, lui, devient inutile : cette première eau, la plus chargée, arrive en petit débit avant que le bac ne se remplisse, et c'est justement elle que le massif retient.

Trois précautions. La première est le débit : un filtre de deux à trois mètres carrés reçoit cinquante litres par jour d'eau grise, et une averse de dix millimètres sur cent mètres carrés de toit en apporte mille en une heure. Il suffit de faire, au centre du bac à plantes, un trop-plein en pouzzolane qui part directement à la cuve : un gros tube en PVC rempli de pouzzolane, scellé dans le bac, avec son évacuation dessous. Son bord dépasse le niveau du massif de quelques centimètres, si bien qu'il ne reçoit l'eau que lorsque le bac se remplit. Cette roche volcanique poreuse laisse passer l'eau très vite : les petites pluies traversent le massif et ses racines, l'orage traverse la pouzzolane, qui retient encore les feuilles et les sables, et le massif ne se noie pas. Avec le toit, la lame d'eau apparaît donc à chaque forte pluie ; elle n'est pas le signal d'alerte dont je parlais plus haut tant qu'elle s'écoule par le tube en quelques heures. Par sécurité, le bac reçoit à la hauteur du rebord un second trop-plein vers la noue, pour le cas où le tube se boucherait, et sur un sol argileux on l'éloigne du mur comme la cuve elle-même. La deuxième précaution est la taille de la cuve. Ce n'est plus la petite cuve de cinq cents litres, mais celle de trois à cinq mètres cubes de la partie 6, dont le trop-plein suit le trajet de la vasque et du bassin. Pendant les deux à trois mois où la mère se forme, l'eau du toit suit le même chemin que l'eau grise et ne s'utilise pas davantage. La troisième est réglementaire : dès que l'eau du toit se mélange à l'eau grise traitée, toute la cuve relève du cadre le plus strict des deux eaux qu'elle reçoit, déclaration ou autorisation, avec ses usages limités au jardin. Là où l'on veut garder à l'eau de pluie sa liberté d'usage, et de l'eau de pluie pour la serre et les semis, on donne au toit son propre petit filtre planté, de même construction, en amont de sa cuve.

Ce que l'on fait de l'eau de la cuve. Elle arrose les arbres, les haies et les massifs d'ornement, de préférence en sous-sol, à quelques centimètres de profondeur. Jamais sur les feuilles, jamais sur ce qui se mange, jamais sur les jeunes semis de la serre, qui gardent l'eau de pluie. La cuve porte le panneau « eau non potable », un couvercle verrouillé, et aucun lien avec le réseau d'eau potable. En été, cinquante litres par jour, c'est le relais discret de la cuve de pluie quand celle-ci baisse, si les deux cuves sont séparées. Une commune peut appliquer le même principe à un point d'eau très utilisé, la cuisine d'une cantine ou les lavabos d'un vestiaire, dans le même cadre, avec l'agence régionale de santé.

À retenir. Un seul point d'eau, environ cinquante litres par jour, sans les toilettes ni le lave-vaisselle. Un bac de roseaux, un bac à sable, une cuve enterrée, par gravité. Quand c'est possible, l'eau du toit passe par le même filtre, avec un trop-plein en pouzzolane vers la cuve pour les orages. Le lavabo relève d'une déclaration au préfet, l'évier d'une autorisation expérimentale.

Partie 10. Le robinet et la cuve : ce que devient l'eau

Cette partie explique ce que deviennent l'eau du toit et celle du robinet une fois stockées, et comment les rendre utiles aux plantes. Elle traite du chlore de l'eau du réseau, du calcaire, des plantes de terre de bruyère et des plantes calcicoles, des autres eaux et du sel, puis de l'eau vivante pour inoculer, et enfin de la manière d'arroser. Ces cuves de traitement sont des bacs d'appoint posés près du point d'usage, distincts de la cuve enterrée de pluie, qui reste fermée et obscure. Une règle traverse tout ce qui suit : toute cuve ou tout bac où l'on traite l'eau reste couvert d'une grille rigide et d'une moustiquaire fine, qui laissent passer l'air et interdisent l'accès aux enfants et aux moustiques.

L'eau du robinet et ses correcteurs : l'argile verte, le vinaigre, le charbon, la bandelette de pH.

Ce que la racine boit réellement

Commençons par une évidence que l'on oublie. La racine n'aspire pas de l'eau. Elle aspire une solution. Chaque goutte qui traverse le sol emporte avec elle ce qu'elle a dissous en chemin, du calcium et du potassium, des nitrates, des acides que les bactéries ont laissés derrière elles. C'est cette soupe très diluée qui franchit le poil absorbant. L'eau que vous versez n'est donc jamais la boisson finale de la plante. Elle est la matière première d'une solution que le sol fabrique en quelques centimètres.

Il en découle ceci. Une eau imparfaite versée sur un sol vivant est corrigée avant d'atteindre la racine. Le chlore réagit avec la première matière organique qu'il rencontre. Le calcaire se dépose ou se combine. La température s'égalise dans la masse. À l'inverse, une eau parfaite versée sur un substrat mort, un terreau de sac épuisé, un pot de balcon sans vie, arrive à la racine telle quelle, avec ses qualités et ses défauts. La qualité de l'eau compte d'autant plus que le milieu qu'elle traverse est pauvre. C'est la première règle, et j'y reviendrai à la fin, car elle domine toutes les autres.

L'eau de pluie, la référence

L'eau qui tombe du ciel a été distillée par le soleil. Elle s'est évaporée d'une mer, d'un lac ou d'une forêt en laissant derrière elle ses sels, puis elle s'est condensée autour d'un grain de poussière, d'un pollen ou d'une bactérie, et elle redescend presque pure. Presque, car en traversant l'air elle dissout un peu de gaz carbonique qui la rend légèrement acide, entre 5,5 et 6,5 de pH. Par temps d'orage, elle recueille aussi un peu de l'azote que l'éclair a arraché à l'air. Les vieux jardiniers disaient que l'orage fait pousser. Ils avaient raison, modestement : l'azote de la foudre ne pèse que quelques centaines de grammes par hectare et par an, mais il arrive sous une forme immédiatement assimilable, au moment précis où le sol est gorgé d'eau.

Cette eau douce et faiblement acide convient à toutes les plantes sans exception, et d'abord à celles qui fuient le calcaire : rhododendrons, camélias, hortensias bleus, myrtilles, bruyères, la plupart des plantes de sous-bois acide. Pour un semis, une bouture, une plante en pot, c'est l'eau idéale. Pour un sol de pleine terre vivant, c'est une eau parmi d'autres, car le sol fera le reste.

L'eau que vous recueillez n'est cependant pas tout à fait celle du ciel. Elle a lavé un toit. Un toit de tuiles ou d'ardoises donne une eau excellente. Un toit de zinc ou de cuivre relâche des traces de métaux, sans gravité pour un massif d'ornement, mais je ne l'envoie pas au potager. Une toiture bitumée ou un vieux fibrociment appellent la même prudence. Dans tous les cas, laissez passer les premières minutes d'une pluie après une longue sécheresse : elles emportent les poussières, les fientes et tout ce qui s'est accumulé sur le toit. Des dérivateurs de première eau font ce tri sans qu'on y pense. Enfin, un réservoir opaque, couvert, gardé à l'ombre, conserve son eau des mois sans odeur. La pellicule qui tapisse ses parois est un film de bactéries. Il ne nuit à rien. Il est même le premier signe que cette eau est vivante.

L'eau du robinet et la question du chlore

L'eau du réseau est traitée pour rester potable jusqu'à votre évier. En France comme au Maroc, le désinfectant le plus courant est le chlore, injecté sous forme de gaz ou d'hypochlorite, qui devient dans l'eau de l'acide hypochloreux. Il en reste au robinet quelques dixièmes de milligramme par litre : c'est la dose qui donne dans certaines villes ce goût de piscine au verre d'eau du matin. Il est là pour tuer les bactéries dans la canalisation. La question du jardinier est donc légitime : ce qui tue les bactéries du tuyau ne tue-t-il pas celles du sol ?

La réponse tient en peu de mots : tout dépend de ce que l'eau rencontre. Le chlore libre est un oxydant pressé. Il réagit avec la première chose oxydable qu'il rencontre, et un sol vivant lui offre des tonnes de matière organique par hectare. Les quelques milligrammes de chlore d'un arrosoir sont neutralisés dans le premier centimètre de terre, bien avant d'atteindre la masse des bactéries, des champignons et des vers qui travaillent plus bas. Les mesures faites sur ce sujet montrent qu'il faut des concentrations dix à cent fois supérieures à celles du robinet pour voir reculer les populations microbiennes d'un sol, et qu'elles se rétablissent en quelques jours. Sur une pelouse ou un massif de pleine terre, le chlore du robinet n'est pas le problème que l'on croit.

Il le redevient dans trois cas précis. D'abord, tout ce qui vit dans un milieu pauvre en matière organique : un semis dans la vermiculite, une bouture dans le sable, une culture en laine de roche ou en hydroponie. Là, rien ne neutralise le chlore, et il atteint les radicelles intactes. Ensuite, tout ce que l'on prépare pour ensemencer la vie : un thé de compost, un extrait fermenté, une eau de trempage de biochar, un purin. Verser du chlore dans une culture de bactéries que l'on a mis deux jours à réveiller est une contradiction dans les termes. Enfin, la répétition. Un pot arrosé chaque jour à l'eau chlorée, dans un terreau de sac qui n'a plus grand-chose à offrir, finit par ressembler à ce tuyau que le chlore tient presque vide de vie. C'est pour ces trois cas qu'il vaut la peine de savoir enlever le chlore. Pour les autres, on peut s'en dispenser.

Ouvrir la porte au chlore

Le chlore libre est fragile. Une partie s'échappe à l'air, la lumière le détruit, et la moindre matière organique le consomme : le jardinier n'a qu'à lui ouvrir la porte. J'ai compté six façons de le faire, et l'observation les enseigne toutes.

La première est de laisser reposer. Un arrosoir ou un seau laissé ouvert perd une bonne part de son chlore en un à deux jours, plus vite au soleil. On le vide le soir même ou on le couvre d'une moustiquaire, car le moustique tigre n'attend pas. Une cuve de mille litres à col étroit en perdra beaucoup moins, car l'échange se fait à la surface : plus la surface est large par rapport au volume, plus le dégazage est rapide. Un baquet plat au soleil, sous sa moustiquaire, fait en quelques heures ce qu'un bidon fermé ne fera jamais.

La deuxième est de remuer. Chaque fois que l'eau s'agite, elle renouvelle sa surface et libère son gaz. Remplir l'arrosoir en cascade depuis le robinet, verser d'un seau dans l'autre, installer une petite pompe de bassin qui fait un remous, tout cela accélère le départ du chlore. On peut aussi arroser au pommeau plutôt qu'au jet : le chlore commence à s'échapper dans la gerbe, avant même de toucher le sol.

La troisième est d'exposer au soleil. Les ultraviolets cassent l'hypochlorite. Un seau d'eau du robinet posé en plein soleil de juillet est débarrassé de son chlore en une ou deux heures ; à l'ombre, il faut compter un à deux jours. C'est la raison pour laquelle la cuve d'arrosage laissée au soleil sent moins la piscine le soir que le matin.

La quatrième est de chauffer. La chaleur accélère la décomposition du chlore et son départ à l'air, et l'eau portée à ébullition quelques minutes n'en contient plus. Le geste ne vaut pas pour cent litres, mais il convient au litre d'eau où l'on va réveiller un inoculum ou tremper des graines.

La cinquième est de filtrer. Le charbon retient le chlore par adsorption. Une cartouche de charbon actif vissée au robinet, ou un simple fût de charbon de bois traversé lentement par l'eau, suffit. Le charbon végétal du jardinier fait le même travail, un peu plus lentement. L'eau du robinet qui s'écoule goutte à goutte à travers un tonneau de biochar concassé en ressort déchlorée, et le charbon, ce faisant, se charge d'une première vie.

La sixième, les aquariophiles la connaissent et les jardiniers l'ignorent. Une pincée de vitamine C, l'acide ascorbique en poudre, neutralise instantanément le chlore par simple réaction chimique. Il en faut de l'ordre de deux fois et demie le poids du chlore présent, soit moins de cent milligrammes pour cent litres d'eau du robinet. Une pincée de cent à deux cents milligrammes laisse une marge sans inconvénient. C'est le geste des cas urgents, quand il faut arroser tout de suite un semis fragile ou diluer un thé de compost sans attendre les jours de repos.

Voici, pour finir, comment je procède pour les volumes d'un mètre cube, ceux d'une cuve de chantier ou d'un potager. Je la remplis d'eau du robinet. Je remplace son couvercle du haut par un panneau grillagé rigide, doublé d'une moustiquaire fine : l'air passe, mais ni un enfant ni un moustique n'entre. J'y jette une cuillerée à soupe d'argile verte. Voyons ce que font le grillage et l'argile. C'est l'air qui enlève le chlore, et une cuve dont toute la surface respire à travers son grillage y parvient en deux ou trois jours, quand la même cuve hermétique le garde une semaine. Une cuillerée d'argile dans mille litres, c'est quinze milligrammes par litre, et l'argile n'est pas un neutralisant du chlore ; ce que le fer de l'argile verte en consomme est réel mais dérisoire. Ce que fait l'argile est autre chose. Elle trouble l'eau d'une poussière minérale qui reste en suspension quelques heures dans une eau dure, avant de se déposer en fin sédiment. Chacune de ces particules offre une surface aux bactéries de l'air et de la poussière qui tombent dans la cuve. En quelques jours, l'eau cesse d'être l'eau presque vide de vie du réseau pour devenir une eau colonisée, avec un fond de sédiment où la vie s'installe, exactement comme sur les parois d'un bac de pluie. Ce n'est pas un traitement, c'est un ensemencement, et j'y reviens plus loin dans cette partie.

Un mot enfin sur la chloramine. Certains réseaux, surtout en Amérique du Nord et en Grande-Bretagne, désinfectent non plus au chlore libre mais à la chloramine, un composé de chlore et d'ammoniac plus stable, qui ne s'évapore pas et ne se casse pas au soleil. Le repos, l'agitation et la chaleur ne servent alors à rien ; seuls un charbon actif catalytique, avec un long temps de contact, et la vitamine C en viennent à bout. En France et au Maroc, ce procédé reste rare, mais si votre eau ne perd jamais son odeur même après deux jours de repos, c'est le signe qu'il faut filtrer plutôt qu'attendre. Le renseignement figure dans le rapport de qualité que chaque distributeur publie.

Le vrai ennemi n'est pas le chlore

Voici ce que j'observe depuis longtemps sur des plantes en pot et des murs végétaux conduits à l'eau du réseau : le chlore n'a jamais tué une seule de mes plantes. Le calcaire, le sodium et le froid, si.

Le calcaire d'abord. L'eau d'Île-de-France est dure, entre vingt-cinq et trente-cinq degrés français selon le quartier, le chiffre exact figurant dans le rapport annuel du distributeur, et chaque arrosage dépose un peu de carbonate de calcium dans le pot. Au bout d'une saison, la surface du terreau blanchit, le pH monte, et les plantes qui ont besoin d'un sol acide pour absorber le fer jaunissent entre les nervures. C'est la chlorose, et ce n'est pas le chlore qui la provoque mais la chaux. En pleine terre, sur un sol déjà calcaire comme les nôtres, l'eau dure ne change rien. En pot, sur un mur végétal, dans une jardinière de balcon, elle change tout.

Le sodium ensuite. Beaucoup de maisons sont équipées d'un adoucisseur, et l'eau qui en sort semble idéale : plus de calcaire, plus de traces sur les verres. Pour la machine à laver, oui. Pour le jardin, c'est la pire eau qui soit. L'adoucisseur n'enlève pas de sels, il échange le calcium contre du sodium. Or le sodium, en s'accrochant aux argiles à la place du calcium, disperse leurs feuillets, colmate le sol, le rend imperméable et asphyxiant. C'est exactement le mécanisme qui stérilise les terres irriguées à l'eau saumâtre. N'arrosez jamais à l'eau adoucie. Prélevez l'eau avant l'adoucisseur ; il y a presque toujours un robinet de jardin pour cela.

Le froid enfin. Au printemps et au début de l'été, l'eau du réseau sort souvent nettement plus fraîche que l'air. Versée sur un pot de basilic ou de tomate chauffé au soleil, elle peut marquer la plante, qui reste molle un moment après l'arrosage. Laisser l'eau prendre la température de l'air, remplir la cuve la veille pour arroser le lendemain soir, règle la question, et par le même repos on commence à enlever le chlore. Les deux gestes n'en font qu'un.

Mille litres d'eau calcaire : désarmer la chaux

Alors, ma cuve de mille litres d'eau dure, j'en fais quoi ? Cela dépend de sa destination, et je commence par le cas le plus fréquent, qui ne demande rien. Si cette eau va sur un sol de pleine terre déjà calcaire, elle n'apporte qu'une goutte de chaux à un océan de chaux. Le sol l'absorbe sans broncher, les racines profondes n'en sauront rien, et le seul geste utile est le paillage, qui empêche l'eau de s'évaporer en surface en y laissant sa croûte. On arrose, et on n'y pense plus.

Le cas qui demande quelque chose, c'est la cuve destinée aux pots, aux jardinières, au mur végétal, aux plantes de terre de bruyère ou aux semis. Il faut alors comprendre ce qu'est le calcaire de l'eau : du bicarbonate de calcium, un sel qui reste dissous tant que l'eau est riche en gaz carbonique, et qui se dépose en croûte dès que ce gaz s'échappe. C'est pourquoi une cuve laissée à l'air libre fait le contraire de ce qu'on espère : elle perd son gaz carbonique, son pH monte, et une fine pellicule blanche se forme sur les parois. Le repos seul, si utile contre le chlore, n'enlève qu'un peu de chaux, et au prix d'un pH qui monte.

Le geste le plus simple est de couper. Un mètre cube d'eau de pluie mélangé à un mètre cube d'eau du robinet donne deux mètres cubes d'une eau moyennement dure, qui convient à presque tout. Quand la citerne de pluie est vide en plein été, on passe au geste suivant.

Le second geste est d'acidifier, et le vinaigre suffit. L'acide acétique transforme le bicarbonate en acétate de calcium, qui ne précipite pas et ne fait pas monter le pH. Il ne retire pas le calcium, mais il lui ôte son pouvoir de bloquer le fer, et c'est ce qui compte. Pour une eau dont l'alcalinité, le TAC que donnent les trousses d'analyse, est de trente degrés français, il faut environ quatre litres et demi de vinaigre d'alcool à huit degrés pour neutraliser la totalité du bicarbonate d'un mètre cube. On n'en met pas tant. On verse deux litres, on brasse, on trempe une bandelette de pH, et on s'arrête entre 6 et 6,5. Au-dessous de 5,5, on fait plus de mal que de bien. L'acide citrique en poudre fait le même office, avec deux cents à trois cents grammes par mètre cube, et il a l'avantage de ne pas sentir. Dans les deux cas, on acidifie au moment d'arroser, pas une semaine avant : l'acétate et le citrate sont des nourritures que les bactéries de la cuve dévoreraient, et l'eau tournerait.

Le troisième geste est plus lent et plus naturaliste. Une cuve où l'on a jeté l'argile verte dont je parlais, une poignée de compost mûr ou un sac de feuilles de chêne, devient en une semaine, sous sa grille et sa moustiquaire, une petite mare fermée. La respiration des bactéries y produit du gaz carbonique et des acides organiques qui abaissent le pH d'un demi-point, parfois d'un point, et retiennent le calcaire en solution. Cela ne remplace pas le vinaigre pour un camélia, mais cela suffit pour un mur végétal ou un potager en bac, et l'eau y gagne ce que ni le vinaigre ni la pluie ne lui donnent.

Je déconseille l'adoucisseur, pour la raison du sodium déjà dite. Je déconseille aussi l'osmose inverse : elle rejette trois litres à l'égout pour un litre d'eau pure et donne une eau si vide qu'il faut ensuite la reminéraliser. Le calcaire est un excès, pas un poison. On le dilue, on le neutralise ou on le fait vivre.

Faire tomber le calcaire

Acidifier, c'est désarmer le calcaire sans l'enlever. Peut-on faire mieux et le sortir de l'eau ? Oui, en le forçant à faire dans la cuve ce qu'il fait dans la bouilloire : se déposer. Le calcaire de nos eaux est presque entièrement du bicarbonate, ce que l'on appelle la dureté temporaire, et elle a une faiblesse. Le bicarbonate ne reste dissous que grâce au gaz carbonique. Retirez le gaz, ou faites monter le pH, et il retombe en carbonate de calcium, cette poudre blanche que l'on gratte au fond de la bouilloire. Toutes les méthodes qui suivent jouent sur cette faiblesse.

La plus surprenante est celle de la chaux, et il faut la lire deux fois pour la croire : on enlève le calcaire en ajoutant de la chaux. Une dose de chaux éteinte versée dans l'eau dure y apporte des hydroxydes qui transforment le bicarbonate en carbonate, lequel précipite aussitôt en entraînant avec lui le calcium de la chaux que l'on vient d'ajouter. Deux calciums sortent pour un qui entre. C'est la décarbonatation à la chaux, le procédé des grandes usines d'eau potable, et il fonctionne dans une cuve de jardin. Pour un mètre cube dont le TAC est de trente degrés français, il faut environ deux cent vingt grammes de chaux éteinte, deux cent cinquante en comptant l'impureté du produit de bricolage. La dose se calcule sur le TAC et non sur la dureté totale : à vingt degrés, on descend vers cent cinquante grammes, et en surdosant le pH dépasse 11. On la délaie dans un seau, on la verse dans la cuve, on brasse une minute, et l'eau blanchit comme du lait. On la laisse tranquille une journée. Le lendemain, un dépôt blanc tapisse le fond et l'eau au-dessus est claire. On la soutire par le haut, en laissant le dernier décimètre. On obtient une eau dont le calcaire est descendu vers huit à dix degrés français, un peu plus si elle est riche en magnésium : une eau douce pour un jardinier. Deux précautions. La chaux éteinte est caustique, on porte des gants, et l'on n'emploie jamais de chaux vive, qui chauffe l'eau et se dose mal, ni de chaux hydraulique. Ensuite, l'eau soutirée a un pH élevé, autour de 9 ou 10 si l'on a forcé la dose. On la laisse plusieurs jours de plus à l'air, où le gaz carbonique la ramène lentement vers 8, ou l'on y ajoute un demi-litre de vinaigre pour aller plus vite. Quant à la boue du fond, c'est presque uniquement du carbonate de calcium, avec un peu de chaux si l'on a forcé la dose : elle va au compost ou sur la pelouse, où elle vaut un chaulage.

La deuxième voie est celle de la chaleur. Une cuve noire posée en plein soleil de juillet monte à quarante degrés, et l'eau chaude garde moins de gaz carbonique. Une partie du calcaire se dépose, comme dans un tuyau d'eau chaude. C'est lent et partiel, quelques degrés gagnés en une semaine, mais cela ne coûte rien et se combine avec le repos qui enlève le chlore.

La troisième est celle du brassage. Une pompe de bassin qui fait une petite cascade dans la cuve chasse le gaz carbonique, le pH monte doucement, et le calcaire précipite sur ce qu'il trouve. On l'aide en lui donnant sur quoi se déposer : un sac de coquilles d'huîtres broyées, un seau de sable calcaire ou, mieux, les vieux dépôts d'une cuve précédente, car le carbonate cristallise plus vite sur du carbonate. En deux ou trois semaines de fontaine, on gagne quelques degrés, davantage si l'eau sort du réseau chargée de gaz carbonique. C'est la voie de celui qui a le temps et un peu d'électricité.

La quatrième est la plus belle, parce que ce sont les plantes qui la font. Dans une mare ensoleillée, les characées, le cornifle et toutes les herbes immergées puisent le gaz carbonique de l'eau pour leur photosynthèse, et quand il n'y en a plus, elles prennent le bicarbonate lui-même. Le calcaire précipite alors sur leurs feuilles, en une croûte blanche que l'on sent rugueuse sous le doigt. Les characées en sont si couvertes que ce sont elles qui fabriquent la marne des étangs. Prenez une cuve de mille litres et garnissez-la de deux bottes de cornifle, une herbe immergée indigène. Je la préfère à l'élodée, dont une espèce est aujourd'hui interdite à la vente et à la détention dans toute l'Union européenne. Laissez la cuve à la lumière, sous une grille rigide doublée d'une moustiquaire, qui laissent passer le jour, avec quelques poissons de bassin qui mangent les larves de moustiques. Elle fait ce travail tout l'été : l'eau s'adoucit de semaine en semaine, les plantes blanchissent, et il suffit de les retirer de temps en temps pour emporter le calcaire avec elles. La cuve, entre-temps, est devenue une petite mare gardée, avec ses poissons, ses bactéries et son oxygène, et l'eau que l'on y puise est l'une des plus vivantes dont je parle ici. Elle sort en revanche basique, souvent au-dessus de pH 9 en fin de journée : elle convient au potager et aux calcicoles, pas aux plantes de terre de bruyère, sauf à la réacidifier.

Il reste une voie que je cite pour être complet, et que je réserve aux cas où l'analyse révèle une dureté permanente, faite de sulfate de calcium, sur laquelle ni la chaux ni le gaz carbonique n'ont prise. L'acide oxalique, celui de la rhubarbe et de l'oseille, que l'on trouve en poudre chez les apiculteurs et les ébénistes, précipite le calcium en oxalate, presque insoluble, quelle que soit sa forme d'origine. Quatre cents grammes par mètre cube retirent tout le calcium d'une eau à trente degrés de dureté totale, et le dépôt s'élimine par décantation comme celui de la chaux. Mais l'eau qui reste est franchement acide, car l'acide sulfurique libéré par la réaction n'est neutralisé par rien : il faut la ramener vers pH 6 ou 7, au bicarbonate de potassium, bandelette en main, avant tout usage. C'est efficace, mais l'acide oxalique est toxique pour qui l'avale et le dosage doit être juste, l'excès restant dans l'eau ; je le garde pour l'eau technique, pas pour l'arrosoir de tous les jours. Et je précise, puisqu'on me le demande, que les aimants, les anneaux magnétiques et les boîtiers électroniques vendus contre le calcaire n'en précipitent aucun gramme mesurable. Le calcaire ne connaît que la chimie et le vivant.

Deux cas d'école : la fosse de terre de bruyère et le massif calcicole

Tout ce qui précède se résume en deux exercices inverses, que tout jardinier finit par rencontrer. Le premier est celui d'une fosse de terre de bruyère, camélias, rhododendrons, azalées, myrtilles, piéris, hortensias que l'on veut bleus, plantée dans un jardin où l'eau du robinet sort à trente degrés français. Le second est celui d'un massif de calcicoles, lavandes, buis, sauges, pivoines, figuier, arrosé à l'eau d'un puits de granite ou d'une citerne de pluie, une eau qui n'apporte rien. Dans les deux cas, on peut agir sur l'eau, et on peut agir sur le sol. Je donne les deux, car le sol est souvent le meilleur levier.

Une eau parfaite pour une fosse de terre de bruyère a un pH entre 5,5 et 6,5, une dureté inférieure à dix degrés français, et pas de sodium. Le pH compte plus que la dureté : c'est lui qui décide si le fer reste assimilable, et c'est le manque de fer qui jaunit les rhododendrons, pas le calcium en tant que tel. On mesure les deux avec une bandelette de pH et une trousse d'aquariophile pour la dureté, deux objets qui coûtent le prix d'un rhododendron et en sauvent dix.

Si l'eau est douce et acide, moins de dix degrés et un pH sous 7, on n'a rien à faire. C'est l'eau des régions de granite, de grès et de schiste, et c'est l'eau de pluie. Si l'eau est moyennement dure, de dix à vingt degrés, on coupe à la pluie moitié-moitié. On peut aussi l'acidifier au vinaigre jusqu'à pH 6, avec un à deux litres par mètre cube à ces duretés. Ou bien l'on ne change rien à l'eau et l'on corrige le sol, comme je l'explique plus bas. Si l'eau est dure, de vingt à trente-cinq degrés, l'acidification seule devient coûteuse et laisse trop de calcium. C'est là que la décarbonatation à la chaux sert le mieux : de l'ordre de deux cent vingt à deux cent cinquante grammes par mètre cube à trente degrés de TAC, cent cinquante à vingt. On laisse reposer une journée, on soutire, puis on ajoute un litre et demi à deux litres de vinaigre, à la bandelette, pour ramener le pH vers 6. En deux jours et pour quelques centimes, on obtient une eau que la terre de bruyère accepte sans réserve. La cuve d'herbes immergées retire aussi le calcaire, mais son eau sort basique et doit être réacidifiée avant d'aller aux camélias. Si l'eau est très dure, ou chargée de sulfates et de sodium comme beaucoup d'eaux du Maroc et du sud de l'Espagne, il faut être lucide. On ne fera pas une eau de bruyère avec une eau saumâtre : la chaux retire le bicarbonate, pas le sulfate ni le sodium. Là, la seule eau qui convienne est celle de la pluie, recueillie sur tous les toits et réservée à ces plantes, ou bien il faut renoncer aux calcifuges, ce qui est souvent la sagesse sous ces climats. Et si l'eau passe par un adoucisseur, on ne l'utilise dans aucun cas.

Le jardinier qui n'a pas envie de traiter mille litres tous les quinze jours peut faire l'inverse : rendre la fosse capable de digérer une eau calcaire. Trois moyens le permettent. Le premier est de construire la fosse au-dessus du sol plutôt que dedans. Une fosse creusée dans un sol calcaire est une baignoire où l'eau du jardin, chargée de chaux, vient s'infiltrer par les côtés et par le fond. Une butte de quarante centimètres de substrat acide posée sur le sol, bordée de bois ou de pierre sèche, ne reçoit que l'eau qu'on lui donne et draine son excès vers l'extérieur. C'est la différence entre une fosse qui tient dix ans et une qui jaunit en trois. Le deuxième est le soufre. Cent grammes de soufre élémentaire en poudre par mètre carré, incorporés en surface au printemps, sont transformés en quelques mois par les bactéries du sol en acide sulfurique très dilué. Le pH du substrat baisse ainsi d'environ un demi-point par an. C'est lent, doux, et c'est le geste des pépiniéristes ; il agit sur une butte de substrat acide, mais presque plus sur un sol riche en calcaire actif. On renouvelle chaque année tant que la bandelette, trempée dans un peu de terre délayée dans de l'eau de pluie et non dans l'eau d'arrosage, ne donne pas 5,5. Le troisième est le paillage acide. Cinq à dix centimètres d'aiguilles de pin, d'écorces de pin ou de broyat de résineux, renouvelés chaque automne, libèrent en se décomposant des acides organiques. Leur effet reste modeste et limité à la surface, mais c'est exactement là que le calcaire de l'eau se dépose. C'est la litière des forêts de conifères, celle sous laquelle poussent les myrtilles sauvages, et elle nourrit en même temps les champignons dont les éricacées ne peuvent pas se passer. Quand malgré tout un camélia jaunit, un chélate de fer arrosé au pied, sous la forme EDDHA, l'une des rares à tenir en sol calcaire, reverdit les feuilles en trois semaines. C'est un pansement, pas un traitement de l'eau, et il dit qu'il faut revoir l'un des trois moyens.

La butte de terre de bruyère posée sur le sol calcaire : elle ne reçoit que l'eau qu'on lui donne et draine son excès par les côtés.

Le massif calcicole pose le problème contraire, et il est plus rare qu'on ne le croit. Une lavande arrosée à l'eau de pluie sur un sol calcaire ne manque de rien : l'eau acide dissout un peu de la chaux du sol, et c'est précisément ce que fait la pluie depuis toujours. Le problème ne se pose vraiment que dans deux cas, un sol naturellement acide sur lequel on s'entête à planter des calcicoles, et une culture en bac dans un substrat sans calcaire arrosé à l'eau douce. Alors oui, il faut apporter du calcium, et parfois du pH.

Le geste le plus naturel est de faire passer l'eau sur du calcaire. Un sac de coquilles d'huîtres broyées, de sable calcaire ou de marbre concassé, plongé dans la cuve, se dissout lentement sous l'effet du gaz carbonique de l'eau. Le résultat plafonne de lui-même, car l'eau à l'air libre ne dissout pas plus de cinq à six degrés de calcaire. On obtient une eau encore douce, à pH 8 environ, qui suffit pour la plupart des calcicoles. On accélère la dissolution en y jetant une poignée de compost ou en laissant la cuve vivre : la respiration des bactéries produit le gaz carbonique qui dissout la coquille. C'est la voie lente et sans risque. Si l'on veut une eau franchement dure et basique, pour un bac d'oliviers ou de plantes méditerranéennes, on ajoute directement les sels qui manquent. Le bicarbonate de potassium, et non de sodium, à cent ou deux cents grammes par mètre cube, apporte cinq à dix degrés d'alcalinité et monte le pH vers 7,5 ou 8. Il donne en même temps un potassium dont les plantes à fleurs et à fruits sont friandes. Le sulfate de calcium, le gypse ou plâtre agricole, à trois cents grammes par mètre cube, apporte du calcium sans faire monter le pH. C'est le bon choix quand le calcium seul manque, par exemple pour des tomates en bac qui font la pourriture apicale. Celle-ci vient aussi, et souvent d'abord, d'un arrosage irrégulier. La chaux éteinte, à vingt ou trente grammes par mètre cube seulement, relève brutalement le pH ; c'est efficace mais on dépasse vite. La cendre de bois, une poignée de cent grammes par mètre cube, tamisée et venant de bois non traité, apporte potasse et chaux et monte le pH d'un point en une heure. C'est la solution du jardinier de campagne, à vérifier au papier, car deux poignées font une lessive. Et là encore, le sol vaut mieux que l'eau. Un chaulage du massif au calcaire broyé, à la dolomie ou aux coquilles, à raison de deux cents à trois cents grammes par mètre carré, refait d'un sol acide un sol qui convient aux calcicoles pour des années. On peut alors continuer à l'arroser à l'eau de pluie, la seule qui ne coûte rien.

Dans les deux sens, la leçon est la même. L'eau se corrige en quelques heures et se recorrige à chaque cuve ; le sol se corrige en un an et tient dix ans. L'acide et la chaux sont des béquilles utiles quand la plante souffre. Le paillage, le soufre, le calcaire broyé, la butte et la cuve où l'on laisse vivre le cornifle et les coquilles sont les vraies solutions, parce qu'elles installent un milieu qui fait le travail sans nous.

Les autres eaux

Le puits et la source donnent une eau qui ressemble au sol qu'elle a traversé. Sur granite ou grès, elle est douce et légèrement acide, parfaite. Sur calcaire, elle est dure comme celle du robinet, sans le chlore. En plaine agricole, elle peut porter des nitrates qui feront pousser les feuilles au détriment des fruits. En bord de mer ou dans les zones arides, elle peut être saumâtre, et c'est le cas de la sous-partie suivante. Une analyse à quelques dizaines d'euros lève tous les doutes ; il faut regarder la dureté, la conductivité, le sodium et les nitrates.

L'eau d'aquarium, celle que l'on vide à chaque changement, est un engrais liquide : des nitrates, un peu de phosphore, une population de bactéries habituées à digérer les déchets animaux. Elle vaut un thé de compost, et sur les plantes vertes d'intérieur l'effet se voit en quinze jours. Seule réserve, un aquarium d'eau de mer ne convient à rien.

L'eau de cuisson des légumes, refroidie et non salée, apporte des minéraux et des amidons dont le sol fait son affaire. Salée, elle rejoint le cas du sodium et va à l'évier.

Les eaux grises de la maison, celles du bain, du lavabo, de la machine, sont chargées de savons, de tensioactifs, de sodium et parfois de bore venant des lessives. À l'occasion, en pleine sécheresse, sur une haie ou un massif d'arbustes, elles dépannent. En routine sur un potager ou en pot, elles finissent par saliniser et asphyxier. Elles ne conviennent que sur un sol vivant et drainant, en alternance avec de l'eau claire, et jamais sur des plantes que l'on mange crues. Si l'on veut vraiment les valoriser, la bonne voie est la phytoépuration, où les roseaux et les bactéries de leur rhizosphère font le nettoyage avant que l'eau ne retourne au jardin. Elle fait l'objet de la partie 9.

L'eau de piscine est une eau du robinet dont on a multiplié le chlore par dix ou vingt, souvent avec du sel si le bassin est à électrolyse, et parfois du cuivre si l'on a traité les algues. Un bassin qui se vide en fin de saison peut arroser une pelouse ou un bosquet après une semaine de repos au soleil sans traitement, le temps que le chlore parte. Le sel et le cuivre, eux, ne partent pas. Un bassin salé se vide selon le règlement d'assainissement de la commune, pas dans le verger.

Les condensats de climatiseur et de sèche-linge sont de l'eau pratiquement distillée, sans minéraux ni chlore. C'est une eau qui n'apporte rien mais ne nuit à rien, et en plein été un climatiseur en produit plusieurs litres par jour. Sur un sol ou un terreau qui a ses propres réserves, c'est une eau de pluie de plus.

L'eau déminéralisée ou osmosée que certains achètent pour leurs plantes est une dépense inutile. Une plante en terre n'a aucun besoin d'une eau parfaitement pure, et le sol a besoin du peu de calcium que l'eau lui apporte. On ne la réserve qu'aux plantes carnivores, aux orchidées épiphytes et aux quelques espèces qui, dans la nature, ne boivent que la pluie.

Le sel, ou la question méditerranéenne

Il faut dire un mot du Maroc, de l'Espagne, de tout le pourtour méditerranéen, où la question de l'eau d'arrosage ne se pose pas en termes de chlore mais de sel. Une eau de puits à un ou deux grammes de sels par litre, ce qui est banal dans le Haouz ou le Souss, apporte à chaque arrosage une charge que rien n'emporte, puisqu'il ne pleut pas assez pour lessiver. Le goutte-à-goutte, si économe en eau, concentre le problème. La petite tache humide au pied du goutteur s'évapore par sa périphérie, et le sel se dépose en couronne blanche à son bord, précisément là où les jeunes racines aimeraient s'étendre. Au bout de quelques années, le sol est stérile en surface et les palmiers jaunissent.

Les réponses tiennent en trois verbes, et aucun n'est un traitement. Pailler, pour que l'eau ne s'évapore pas et ne concentre pas son sel. Enfouir, pour que l'eau arrive plus bas que la zone d'évaporation, ce que permettent les puits et les forages garnis de matière poreuse dont j'ai décrit le principe dans un autre article. Et lessiver, en profitant de la moindre pluie d'automne pour arroser abondamment par-dessus, afin que le sel soit poussé sous les racines. Là encore, le sol vivant est le meilleur allié : un sol riche en matière organique et en calcium tient son sodium à distance des argiles et se répare à chaque pluie.

Faire une eau vivante : la cuve comme couveuse

Jusqu'ici j'ai parlé de retirer ce qui gêne, le chlore, la chaux, le sel. Il reste à parler d'ajouter ce qui manque, et ce qui manque à toute eau du réseau, même parfaitement corrigée, c'est la vie. L'eau du robinet est pauvre en vie par obligation : on y tolère des bactéries banales, jamais de germes fécaux, et le chlore les tient en petit nombre. L'eau de pluie ne porte que ce qu'elle a ramassé dans l'air. Or on cherche une seule chose, quand on arrose un sol appauvri, un substrat neuf, une plantation qui démarre ou un biochar que l'on vient de tremper : y apporter des bactéries en nombre, et vivantes. On peut acheter cela en flacon. On peut aussi le faire dans une cuve, et c'est mieux, car les bactéries que l'on cultive soi-même viennent du sol où elles retourneront.

La première question est celle de la souche, et la réponse est simple : on prend la vie là où elle est déjà. Un compost mûr, sombre, friable, qui sent le sous-bois, en contient des milliards par gramme. La litière d'une forêt en bonne santé, celle qu'on trouve sous les premiers centimètres de feuilles, en contient autant et d'une diversité que nul flacon n'égale. La terre d'un vieux jardin jamais traité, prise sous un paillis, vaut un compost. Le lombricompost, l'eau d'un aquarium, la boue d'une mare propre sont autant de départs. Ce qu'il faut éviter, c'est le compost jeune qui sent l'ammoniac, le fumier frais, et tout ce qui vient d'un sol traité, où la vie est pauvre et déséquilibrée. Un inoculum, c'est une population. On la choisit comme on choisit un pied-mère.

Il faut savoir aussi ce que l'eau transporte et ce qu'elle ne transporte pas. Les bactéries voyagent dans l'eau sans difficulté, et c'est pour elles que ces pages sont écrites. Les champignons mycorhiziens, eux, vivent en filaments et en spores lourdes qui se déposent au fond du seau. L'eau en emporte peu, et pour les installer il faut transporter de la terre, une pelletée prise au pied d'un arbre de la même espèce. Les rhizobiums des légumineuses et les Frankia des aulnes sont des bactéries et voyagent dans l'eau, mais un compost ordinaire n'en contient guère : on va les chercher sous la plante hôte. Une poignée de terre prise sous une luzerne ou un aulne en pleine santé, mélangée à l'eau de trempage des graines, fait ce que des années d'attente ne font pas.

La méthode la plus ancienne est l'extrait simple. Un sac de toile rempli de compost mûr, dix kilos pour un mètre cube d'eau déchlorée, est plongé dans la cuve et laissé un à deux jours à la température de l'air, en le remuant à chaque passage. L'eau brunit, prend l'odeur de la terre après la pluie, et l'on arrose. On lave le compost plus qu'on ne le cultive : on en extrait les bactéries qui s'y trouvent, on ne les multiplie guère. Le bénéfice est réel sur un sol nu ou un substrat neuf. Il faut l'employer dans la journée, car sans air ni nourriture cette eau s'appauvrit vite.

Pour multiplier au lieu d'extraire, il faut donner aux bactéries deux choses, de l'air et à manger. C'est le thé de compost aéré, et il se fait dans la même cuve. Il faut dix kilos de compost mûr dans un sac de toile, un mètre cube d'eau déchlorée et tiède, entre dix-huit et vingt-cinq degrés, et une pompe à air de bassin. Un surpresseur convient mieux qu'une pompe d'aquarium : il faut de dix à trente mètres cubes d'air par heure pour un mètre cube d'eau, et son diffuseur se pose au fond. On ajoute la nourriture, cinq cents grammes à un kilo de mélasse ou de sucre complet dissous dans un seau d'eau chaude, pas davantage. À la dose d'air basse, on met moins de sucre et la culture est plus lente ; c'est le nez qui juge, comme je le dis plus bas. Trop de sucre fait tourner la culture en fermentation alcoolique, et l'on obtient une eau qui sent le cidre au lieu de la forêt. On laisse bouillonner vingt-quatre à trente-six heures, la cuve restant sous sa grille et sa moustiquaire. Une mousse beige se forme en surface, l'eau devient trouble et sent le champignon et la terre. C'est prêt.

Le nez est le seul instrument nécessaire. Odeur de sous-bois, de terre humide, de champignon : la culture est bonne. Odeur d'œuf pourri, de vinaigre, d'ammoniac, de vase : la pompe a manqué, la température a monté, le sucre était trop abondant, et l'on a cultivé les mauvaises. On vide la cuve sur le compost, où ces bactéries trouveront des voisines pour les remettre à leur place, et l'on recommence. Une fois la pompe arrêtée, l'oxygène tombe en quelques heures et la population change. Il faut donc arroser dans les quatre à six heures, le soir de préférence, sur un sol humide et paillé, jamais en plein soleil. Un mètre cube couvre mille mètres carrés à raison d'un litre par mètre carré, ou trempe quelques centaines de kilos de biochar. On ne stocke pas un thé de compost. On le fait la veille pour le lendemain. Et on ne le verse pas sur des légumes que l'on mangera crus dans les semaines qui viennent : la mélasse nourrit aussi les bactéries que l'on ne veut pas.

Entre l'extrait et le thé aéré, il y a la méthode que je pratique le plus souvent parce qu'elle ne demande ni pompe ni sucre : c'est la cuve dont je parlais à propos du chlore, qu'on laisse vivre. Mille litres d'eau du robinet, sous la grille et la moustiquaire, la cuillerée d'argile verte, un seau de compost mûr ou une brassée de litière de forêt jetée dedans, et le temps. En une semaine, l'eau s'est peuplée de ce qu'elle a reçu du compost et de ce qui est tombé du ciel. En trois semaines, des daphnies et un film vert sont apparus : la cuve est une petite mare fermée. L'eau qu'on y puise porte une biologie complète, moins concentrée que celle d'un thé aéré mais plus stable et plus diverse. C'est l'eau des arrosages ordinaires, celle qu'on peut verser à chaque arrosage sans se demander si l'on fait bien. On la renouvelle par le haut au fur et à mesure qu'on la puise, sans jamais la vider, et le fond de la cuve devient un levain qui ensemence chaque remplissage. Le bassin de trop-plein de la partie 4 fait la même chose en plus grand et sans que l'on y touche. L'eau prise à sa crépine est du même ordre, plus diverse encore, et c'est elle que je verse d'abord sur une plantation qui démarre.

Il existe une voie encore plus rustique. L'agriculteur coréen Youngsang Cho l'a diffusée sous le nom de JADAM, et le monde entier la copie. On met dans un fût d'eau de pluie une pomme de terre bouillie écrasée, une poignée de litière de forêt dans une chaussette et une cuillerée de sel de mer, sans pompe, pour deux à trois jours à l'ombre. La pomme de terre nourrit, la litière ensemence, le sel, selon ses promoteurs, apporte des minéraux, et les bactéries qui se développent sans air, mais sans pourrir, forment une eau laiteuse dont l'odeur rappelle la choucroute. Elle s'emploie diluée dix à vingt fois. La recherche ne l'a pas encore évaluée. Je la cite parce qu'elle montre qu'une eau vivante ne coûte rien, et qu'elle est accessible à un jardinier du Souss comme à un maraîcher du Perche.

On pourrait croire qu'avec ces quatre méthodes tout est dit. Le travail commence après. Une eau vivante destinée à un sol calcaire n'est pas celle qu'on prépare pour un sol acide, ni pour un sable filtrant, ni pour un sol salé. Le biochar que l'on inocule ne retient pas la même population selon le sol où il va. Le choix de la souche, ce que l'on ajoute à la cuve pour orienter la population, la durée, la température et le moment d'apport se règlent site par site. Ce réglage, avec la lecture du sol qui le précède, est ce que je fais en mission. Les principes sont ouverts, et je les donne ; ce qui vaut quelque chose, c'est de savoir lesquels s'appliquent à votre terre.

Comment arroser compte plus que quelle eau

Je termine par la règle que j'annonçais au début, car elle domine toutes les autres. La qualité de l'eau importe en proportion inverse de la vie du sol. Sur un sol mort, tout compte, le chlore, le calcaire, la température, le sodium. Sur un sol vivant, paillé, riche en carbone et en champignons, presque rien ne compte, car le sol corrige, filtre, tamponne et redistribue.

Et ce qui rend un sol vivant, c'est d'abord la manière d'arroser. Un arrosage quotidien de surface entretient des racines de surface, un sol nu, une croûte de sel et de chaux, et une dépendance totale à l'arrosoir. Un arrosage rare et profond oblige au contraire les racines à descendre chercher la fraîcheur. C'est le principe des jarres d'Ibn al-Awwam, l'agronome de Séville du douzième siècle. C'étaient des jarres d'argile neuve percées au fond, posées près du pied et non contre lui, et remplies rarement. Elles laissaient filer leur eau dans le sol pendant deux mois, au niveau des racines et jamais sur le collet. Au jardin, cela donne un soir d'arrosage sur quatre ou cinq en été, jusqu'à ce que l'eau ait pénétré à vingt centimètres, ou une réserve placée en profondeur qui distille lentement son eau. Et le paillage qui recouvre le sol garde l'humidité au lieu de la rendre à l'air. Le mirabellier de mon jardin n'a jamais été arrosé, ni le poirier, ni le kiwi. Le massif d'été, bananiers, bambous et vivaces, reçoit l'eau de l'abreuvoir quand la sécheresse s'installe, et rien d'autre. Ce jardin n'a reçu aucun engrais et aucun traitement depuis au moins cinquante ans, et il déborde. L'eau y compte moins que la vie qui l'attend.

Alors, quelle est la meilleure eau pour arroser ? Celle de la pluie, recueillie sur un toit propre, gardée au frais et à l'obscurité dans une cuve fermée, de préférence enterrée. Et pour réveiller un sol, celle du bassin de trop-plein, que le soleil du matin a chargée de vie. À défaut, celle du robinet, tirée avant l'adoucisseur, laissée quelques jours à l'air dans une cuve couverte d'une grille et d'une moustiquaire, avec sa cuillerée d'argile, versée le soir sur un sol paillé. Pour les camélias, une eau passée à la chaux puis au vinaigre, ou mieux, une fosse en butte, du soufre et des aiguilles de pin. Pour les lavandes, l'eau de pluie et un sac de coquilles. Pour ce qui doit rester pur, les semis, les boutures, les inoculums, un filtre de charbon ou une pincée de vitamine C. Et pour ce qui doit vivre, un seau de compost, une pompe à air, une nuit de patience. Le reste, c'est l'affaire du sol, et le sol s'en acquitte mieux que nous.

À retenir. Sur un sol vivant, la qualité de l'eau compte peu. Le chlore part au repos et au soleil, le calcaire se désarme au vinaigre ou tombe à la chaux, l'eau adoucie ne va jamais au jardin. On arrose rarement et en profondeur, sous paillage.

Partie 11. Ce que je fais en mission

Reste à dire ce que je fais pour une commune, un bailleur, une copropriété ou un établissement, et ce que je ne fais pas.

Mon métier est de rendre ce réseau de cuves fonctionnel dans la durée. Je pars de la lecture de terrain, avec le recensement des toits et des besoins. Je dimensionne les cuves, les vasques, les bassins de trop-plein et les filtres plantés d'eaux grises. Je rédige ou je relis vos cahiers des charges, je compare les devis, j'assure le suivi du chantier, je forme les agents qui arrosent et qui entretiennent, et je mesure sur plusieurs années les volumes récupérés. Chaque seuil du système, la hauteur du trop-plein, le volume de la réserve des oiseaux, la distance au bâtiment sur un sol argileux, se règle sur le site, et c'est ce réglage que vous commandez.

Je ne vends ni cuves, ni pompes, ni matériel, et je ne suis lié à aucun fabricant : mon avis sur un devis ne dépend donc d'aucune commission, et c'est aussi ce qui fait sa valeur. Je travaille sur commande, avec une note de conseil et un cahier des charges que vos services peuvent reprendre tels quels.

Une commune qui recense ses toits cet automne peut avoir ses premières cuves à l'œuvre avant l'été prochain. Les pluies qui arrivent sont déjà de l'eau d'arrosage pour ses arbres, et les toits qui la reçoivent sont déjà là.

Annexe 1. Tableau des doses

Les doses ci-dessous sont celles du texte, pour une eau du robinet d'Île-de-France et, pour les trois dernières lignes, pour le sol. Les doses pour l'eau se vérifient toujours à la bandelette de pH et se règlent sur l'analyse de votre eau.

Annexe 2. Glossaire

Agence de bassin hydraulique. Au Maroc, l'établissement public qui gère l'eau d'un bassin versant et autorise la réutilisation des eaux usées.

ARS. Agence régionale de santé. Elle donne son avis au préfet sur les usages d'eaux impropres à la consommation humaine.

Aspiration flottante. Tuyau souple tenu par un flotteur, qui puise l'eau de la cuve à dix ou quinze centimètres sous la surface, loin du dépôt du fond.

Bti. Bacillus thuringiensis israelensis, bactérie du sol qui tue les larves de moustiques et de quelques mouches voisines, sans effet direct sur les oiseaux, les poissons et les abeilles.

Calcicole, calcifuge. Une plante calcicole aime le calcaire (lavande, buis, figuier). Une plante calcifuge le fuit (camélia, rhododendron, myrtille).

Chélate de fer (EDDHA). Fer tenu par une molécule qui le garde soluble, et donc disponible pour la plante, même dans un sol calcaire.

Chloramine. Composé de chlore et d'ammoniac utilisé par certains réseaux ; il ne s'évapore pas et résiste au soleil.

Chlore libre. Le chlore actif de l'eau du robinet, présent sous forme d'acide hypochloreux ; la lumière et la matière organique le détruisent.

Décarbonatation. Traitement qui fait précipiter le calcaire de l'eau, par exemple à la chaux éteinte.

Degré français (°f). Unité de dureté de l'eau : un degré français correspond à dix milligrammes de carbonate de calcium par litre.

Dérivateur de première eau. Pièce posée sur la descente de gouttière qui écarte les premières minutes d'une pluie, celles qui lavent le toit.

Disconnexion. Séparation physique, par un espace d'air, entre une cuve d'eau non potable et le réseau d'eau potable.

Dureté temporaire, dureté permanente. La dureté temporaire est la part du calcaire portée par le bicarbonate, que la chaux ou la chaleur font tomber ; la dureté permanente, portée par les sulfates, ne cède qu'à l'acide oxalique.

Eaux grises. Eaux de la maison qui n'ont pas servi aux toilettes : douche, lavabo, lave-linge. Au sens réglementaire de 2024, l'eau de cuisine (évier, lave-vaisselle) n'en fait pas partie et relève d'une autorisation expérimentale.

Eaux impropres à la consommation humaine. Terme réglementaire qui regroupe l'eau de pluie, les eaux grises, les eaux usées traitées et d'autres eaux non potables, pour des usages domestiques ou professionnels.

Filtre planté. Bac de graviers ou de sable planté de roseaux, où les bactéries fixées sur les racines et les grains épurent l'eau.

Fonte des semis. Pourriture du collet des jeunes plants, due à des organismes de l'eau et du sol comme Pythium.

La mère. Dans le bac à sable du filtre, la peau vivante de bactéries, d'algues et de protozoaires qui se forme dans les premiers centimètres et fait l'épuration finale.

Noue. Large fossé peu profond, herbeux ou planté, qui retient l'eau de pluie quelques heures et la laisse s'infiltrer.

pH. Mesure de l'acidité de l'eau ou du sol : 7 est neutre, en dessous acide, au-dessus basique.

Pouzzolane. Roche volcanique poreuse et légère, vendue en gravier, qui laisse passer l'eau très vite ; elle remplit ici le tube de trop-plein scellé au centre du bac à plantes.

Retrait-gonflement des argiles. Mouvement d'un sol argileux qui se rétracte en séchant et gonfle en se mouillant, et qui fissure les maisons.

SPANC. Service public d'assainissement non collectif, qui contrôle les installations des maisons non raccordées à l'égout.

Surpresseur. Pompe à air de bassin qui fournit un gros débit à faible pression, pour aérer un mètre cube d'eau.

TAC. Titre alcalimétrique complet, en degrés français : la teneur de l'eau en bicarbonates. C'est lui qui fixe les doses de vinaigre et de chaux.

TH. Titre hydrotimétrique, en degrés français : la dureté totale de l'eau, calcium et magnésium.

Thé de compost aéré. Eau où l'on multiplie les bactéries d'un compost mûr en leur donnant de l'air et du sucre pendant un jour à un jour et demi.

Tranchée d'infiltration. Tranchée remplie de graviers qui reçoit l'eau et la laisse passer dans le sol.

Tranquillisateur d'entrée. Coude placé au bout du tuyau d'arrivée, au fond de la cuve, qui fait entrer l'eau doucement sans remuer le dépôt.

Trop-plein en siphon. Trop-plein dont la forme garde une réserve d'eau qui arrête les odeurs et les rongeurs, et qui écrème la surface à chaque débordement.

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