Le pacte laissé libre, 1 : les trois règles

Et si on commençait à revoir l’aménagement des villes ? Des espaces sauvages en ville, sans décor et presque sans entretien

Troisième volet de la série des Pactes, après « Les pactes du sol » et « Le pacte de l’air », en trois épisodes. Newsletter « Oasis ». Yves Nicolas, expert-conseil en écologie fonctionnelle, yvesnicolas.com.

L’essentiel pour qui décide

Vous gérez des hectares d’espaces verts qui coûtent cher et rendent peu. Cet article propose d’en confier une partie à la nature, non pas en l’abandonnant, mais en lui donnant une direction une seule fois, et en la donnant bien.

Laisser libre ne veut pas dire abandonner. C’est l’inverse. On choisit le site, on protège le sol de tout piétinement pour que les pactes qui le font vivre, entre racines, champignons et bactéries, puissent se nouer et durer. On plante la charpente : les arbres et les arbustes du maillage principal, fixateurs d’azote en tête, décidés avec cohérence pour le sol et l’eau disponibles à l’endroit. Puis on comble les vides de semis bien choisis, vivaces, couvre-sols, petits arbustes, les fleurs locales les plus belles, retenus aussi pour ce qu’ils offrent au regard. On dessine une lisière nette, une passerelle, quelques clairières. Puis on se retire, et la nature évolue dans ce cadre à son propre rythme. Elle ne suivra pas forcément la direction qu’on lui a donnée : elle gardera certaines de nos espèces, en abandonnera d’autres, en fera venir que personne n’avait prévues. C’est voulu. La conception donne une direction de départ, la nature choisit ensuite la sienne, et c’est la sienne qui tiendra. Tout le travail est dans cette conception initiale : c’est elle qui permet ensuite de ne presque plus rien faire.

Le principe n’est pas neuf. C’est celui que Francis Hallé a posé pour sa forêt primaire de 70 000 hectares : des zones cœur où l’on ne met pas les pieds, des zones de transition où l’on vit et où l’on reçoit le public, et une limite lisible entre les deux. Ici, on l’applique à la ville, avec trois règles et une seule intervention, et l’on peut commencer petit : un module de 400 m², au pied d’un immeuble ou sur une travée de parking, répété en grappes près des logements, avant l’hectare.

Un cadre net. On délimite proprement, avec une lisière tondue, une bordure, un panneau, une entrée marquée. Le public accepte le sauvage quand il voit que quelqu’un s’en occupe. C’est établi depuis Nassauer en 1995 et confirmé en France par le sondage de l’Observatoire des villes vertes de 2021 : 79 % des Français trouvent un intérêt à la végétation spontanée, mais 66 % veulent qu’elle soit encadrée et 41 % y voient encore un signe de négligence.

Personne sur le sol. On circule sur des passerelles en bois sur pilotis. La compaction, par les engins comme par le piétinement répété, réduit l’infiltration du sol de 70 à 99 % ; dans un parc de Brno, un simple sentier informel divisait par deux la population de vers de terre. Une passerelle en chêne ou en robinier local coûte de l’ordre de 250 à 650 euros le mètre linéaire hors taxes sur des chantiers français récents, pour vingt ans et plus sans traitement.

Des clairières pour se poser. Quelques pièces ouvertes, fauchées une fois l’an, où l’on peut s’asseoir, jouer, pique-niquer. Elles offrent la lisière, le milieu le plus riche, et servent de coupure de combustible dans le Midi.

Une seule intervention à l’intérieur du cadre. Retirer les espèces invasives, deux passages par an, à la main et au bon stade, dans un paillis de bois raméal qui rend l’arrachage facile.

Un apport de broyat de bois chaque année. C’est le seul apport que reçoit le lieu, et il est très important : il nourrit les champignons du sol, garde la terre couverte et meuble, c’est la seule garantie d’avoir moins de mauvaises herbes, et c’est lui qui rend l’arrachage facile. Bois raméal fragmenté de préférence, mais tout broyat des tailles de la commune fait l’affaire, une ressource que l’on paie aujourd’hui pour l’évacuer.

Du résultat dans le temps d’un mandat. Qui décide est élu pour un temps court, et veut un résultat que ses administrés voient vite. C’est prévu : la charpente plantée donne au lieu sa forme dès le premier jour, les semis fleurissent dès la première année, la deuxième l’espace est en fleurs, et la troisième on coupe l’arrosage. Le résultat se voit bien avant la fin du mandat.

Ce que cela coûte et rapporte. À Rennes, la comptabilité analytique donne 2 800 heures par hectare et par an pour un jardin très fleuri, 800 pour un jardin d’accompagnement, 90 pour un espace de nature. Le rapport est de un à trente. Une prairie fauchée demande trois fois moins de temps qu’une pelouse tondue (Plante & Cité 2019). Les friches abritent dans la plupart des cas plus d’espèces que les autres espaces verts urbains (Bonthoux et al. 2014) ; à Marseille, une friche de 7 900 m² ouverte au public en 2023 compte déjà 51 espèces végétales recensées. Le plan de cet épisode. Le chapitre 1 met face à face le décor et la friche. Le chapitre 2 dit pourquoi le décor coûte cher, le chapitre 3 ce que le sauvage rend. Le chapitre 4 explique comment on conçoit un espace avant de le laisser libre : plants, semences, fixateurs d’azote, couvre-sols et regard du public. Les chapitres 5, 6 et 7 donnent les trois règles, le chapitre 8 la seule intervention, le chapitre 9 les objections. Le chapitre 10 présente trois villes qui le font déjà, puis fait le tour du monde des angles d’attaque, de la norme chinoise à la méthode Miyawaki. Le deuxième épisode assemblera tout à deux échelles, un module de 400 m² que l’on répète en maillage et un hectare type, avec les palettes, les coûts, la grille de décision et les clauses de cahier des charges. Le troisième épisode, dans « Eau : Réalité et Solutions », retournera le parc lui-même : le parc en creux, qui stocke l’eau pour l’été, régule les fortes pluies, épure l’eau de la rue, et ce qu’il peut pour l’argile des maisons. Chaque chiffre porte son niveau de certitude : établi, débattu, hypothèse, ou calcul de ma part quand c’est moi qui l’ai fait.

1. Deux terrains, une même ville

Il y a, dans presque toutes les villes que je traverse, deux terrains qui se font face sans se regarder.

Le premier est un décor. On le reconnaît de loin : gazon ras, arrosé à la nuit tombante par des asperseurs qui laissent des flaques sur le trottoir, massifs de bégonias renouvelés deux fois l’an, bordures au cordeau, pieds d’arbres grattés jusqu’à la terre nue. Il est propre. Il est aussi vide. Passez-y à midi en juillet et penchez-vous : pas un insecte, pas une graine qui lève, le sol dur comme un carrelage sous la semelle. Ce terrain coûte cher chaque semaine et ne rend rien de ce que l’on attend d’un sol vivant, ni l’eau, ni la fraîcheur, ni les bêtes.

Le second est une friche. Elle a poussé derrière une palissade, sur un ancien parking, le long d’une voie ferrée. Personne ne l’arrose, personne ne la tond, personne ne l’a semée. Elle se débrouille. On y trouve le bouillon-blanc et la vipérine, la carotte sauvage, le mélilot, l’armoise, des saules venus tout seuls, un figuier dans le Midi. Approchez-vous en juin : elle bourdonne. Une abeille solitaire creuse son terrier dans un coin de terre battue, un criquet saute devant vos pas, la rosée tient encore à l’ombre des grandes tiges. Sous elle, le sol n’a pas été tassé depuis des années, et l’eau de l’orage y disparaît sans laisser de flaque.

Entre les deux, on hésite. Le décor coûte, mais il rassure. La friche rend, mais elle inquiète. L’objet de cet article est de montrer qu’on peut avoir la friche avec la tranquillité du décor, à condition de la concevoir avant de la laisser libre, et que des villes le font déjà.

La preuve la plus ancienne que je connaisse en France tient sur un socle de béton au pied de la gare de Lille-Europe. Dans le parc Matisse, dessiné par Gilles Clément entre 1990 et 1995 sur huit hectares, une plate-forme de sept mètres de haut porte un morceau de terre inaccessible au public. On l’a appelée l’île Derborence, du nom d’une vallée suisse où la forêt a repoussé seule après un éboulement. Depuis trente ans, personne n’y monte. Les plantes qui y poussent sont venues par le vent et par les oiseaux. C’est une friche en vitrine, encadrée par un parc soigné, et la ville la présente ainsi : une île perchée où la nature fait son travail sans nous.

Établi : la ville de Lille décrit l’île comme inaccessible et perchée à sept mètres. Hypothèse : la surface de 3 500 m² que l’on cite couramment vient d’ouvrages secondaires, et je n’ai trouvé aucun résultat publié du suivi de biodiversité qu’on y mène. Je m’en tiens donc au principe, qui est vérifié, et je laisse les chiffres à qui les publiera.

Il y a une autre preuve, à l’autre bout de l’échelle, et elle porte le nom d’un botaniste que j’admire. Francis Hallé, l’homme du radeau des cimes, a fondé en 2019 une association pour faire renaître une forêt primaire en Europe de l’Ouest : environ 70 000 hectares d’un seul tenant, à cheval sur une frontière, dans les Ardennes franco-belges ou dans les Vosges du Nord et le Palatinat, laissés en libre évolution pendant plusieurs siècles, sept cents ans disent les uns, huit cents disent les autres, le temps qu’une forêt redevienne ce qu’elle était avant nous. Pourquoi 70 000 hectares ? Parce que c’est la surface qu’il faut, répond l’association, pour que la grande faune forestière européenne puisse y vivre avec ses prédateurs, le loup compris. Hallé est mort le 31 décembre 2025, et le projet continue.

Ce qui m’intéresse ici, c’est la manière dont il a posé la question du public. La forêt sera-t-elle fermée aux humains ? « Certainement pas », répond l’association : pas de mise sous cloche, mais des zones cœur en protection stricte, aux contours organiques, et autour d’elles des zones de transition où l’on continuera de vivre, de couper du bois et de recevoir des visiteurs dans un tourisme de nature très encadré. Établi pour ces principes, qui sont ceux de l’association ; la forme exacte des accès reste à dessiner, et je ne la lui prête pas.

C’est la thèse de cet article, à l’échelle près. Hallé demande 70 000 hectares et sept siècles pour la forêt primaire ; je demande un hectare et vingt ans pour une friche de ville. Mais la règle est la même : on dessine d’abord, on se retire ensuite. Un cœur où l’on ne met pas les pieds, une bordure où l’on vit, et entre les deux une limite que tout le monde voit. Ce que Hallé fait pour le loup, on peut le faire pour le carabe.

2. Pourquoi le décor coûte cher

Un décor est un système qu’il faut relancer sans cesse, parce qu’on lui interdit de faire lui-même ce qu’un sol fait naturellement.

On tond, donc l’herbe ne fleurit jamais et ne fait jamais de graine ; on la ressème. On arrose, donc les racines restent en surface et l’on doit arroser encore. On désherbe les pieds d’arbres, donc le sol nu se tasse et croûte sous la pluie, et l’eau ruisselle au lieu d’entrer. On plante des annuelles, donc on les arrache six mois plus tard. Chaque geste appelle le suivant, comme une horloge qu’il faudrait remonter chaque matin.

Les chiffres français existent, et ils sont nets. La Ville de Rennes tient une comptabilité analytique par code de gestion, dont Plante & Cité a publié les moyennes. Un jardin structuré très fleuri, ce qu’on appelle le code 1, demande en moyenne 2 800 heures de travail par hectare et par an, avec des pointes à 4 600. Un jardin structuré, code 2, en demande 1 200. Un jardin d’accompagnement, code 3, celui des abords de bâtiments, 800. Un jardin champêtre, code 4, 250. Un jardin de nature, code 5, 90 heures, sur une fourchette de 70 à 200. Le rapport entre le décor le plus soigné et l’espace de nature est de un à trente. Et la main-d’œuvre représente, dans cette même comptabilité, 80 à 99 % du coût d’entretien. Établi : la source est officielle et porte sur plus de 1 300 sites. Ce qu’elle ne donne pas, c’est le coût horaire ; chaque collectivité y appliquera le sien.

L’enquête nationale de Plante & Cité sur l’arrosage, menée en 2013 auprès de 57 communes, situait le coût moyen de gestion d’un espace vert à 1,85 euro par mètre carré et par an, soit 18 500 euros l’hectare, tous usages confondus, et l’arrosage seul à 0,18 euro par mètre carré et par an. Les surfaces arrosées consommaient en moyenne 2 500 m³ d’eau par hectare et par an, 2 880 dans le Sud. Établi, mais ancien : ces valeurs datent de 2013 et demandent à être actualisées.

Sur la tonte, Plante & Cité a publié en 2019 un observatoire sur 219 sites suivis chez 45 gestionnaires. Le résultat repris par la presse professionnelle est simple : une prairie représente trois fois moins de temps de travail qu’une pelouse tondue. Une prairie broyée ou fauchée sans ramassage se gère en 0,2 à 0,5 minute par mètre carré et par an, soit 33 à 83 heures l’hectare. Les couverts enherbés représentent 15 à 25 % de l’activité totale d’un service espaces verts, et les finitions à la débroussailleuse et au souffleur peuvent en absorber jusqu’à 60 % sur les sites contraignants. Établi.

Il reste un coût qu’aucune source institutionnelle que j’ai consultée ne chiffre proprement : celui du remplacement des massifs d’annuelles, en euros par mètre carré et par an. Je ne l’inventerai pas. Les gestionnaires le connaissent ; qu’ils le posent à côté des 90 heures du code 5.

Il y a enfin le coût qu’on ne voit pas sur les factures : le sol tassé. Une pelouse de parc, piétinée, tondue à la machine, arrosée en surface, devient au fil des ans une croûte. L’eau n’y entre plus, l’air n’y circule plus, la vie s’y raréfie. On en reparle au chapitre 6, car c’est le cœur de la deuxième règle.

3. Ce que le sauvage rend

Dans « Les pactes du sol », j’ai suivi le sucre de la feuille jusqu’au champignon et le nitrate du champignon jusqu’à la feuille. Dans « Le pacte de l’air », j’ai suivi l’eau de la racine au nuage et retour. Ce troisième volet est le lieu où les deux pactes se rejoignent : un sol qu’on ne tasse pas et qu’on ne racle pas est le seul endroit en ville où ils peuvent se tenir.

L’eau entre. C’est le premier service, et le plus mesuré. Sur des sols urbains de Floride, Gregory et ses collègues ont mesuré en 2006 des vitesses d’infiltration de 377 à 634 mm par heure sous forêt naturelle non tassée, et de 8 à 175 mm par heure une fois le sol compacté. La compaction réduisait l’infiltration de 70 à 99 %. Un sol compacté, écrivent-ils, se comporte presque comme une surface imperméable. Établi pour le principe ; débattu pour les valeurs absolues, car les sables de Floride ne sont pas nos limons. En Caroline du Nord, Bergeson et ses collègues ont trouvé en 2022 un rapport de un à quatorze entre un sol forestier avec sa litière et un sol résidentiel dense. Je rappelle le chiffre du volet précédent : un sol nu perd de l’ordre de 15 tonnes de terre par hectare et par an, un sol couvert moins d’une. Le sol d’une friche est couvert toute l’année.

Le sol rafraîchit, à condition d’avoir de l’eau. L’Apur a mesuré en 2017, en laboratoire, une pelouse à 40 °C en surface après huit heures d’ensoleillement simulé, contre plus de 60 °C pour un enrobé, soit un écart de plus de 20 °C. Armson et ses collègues, à Manchester en 2012, ont trouvé que l’herbe réduit la température de surface jusqu’à 24 °C par rapport au béton, mais qu’elle agit peu sur la température ressentie par un piéton, à la différence de l’ombre d’un arbre. Et le Cerema a montré en 2021 que lorsque le sol manque d’eau, l’évapotranspiration chute de 50 à 80 % et le rafraîchissement s’effondre. Établi, et il faut le dire ainsi aux élus : la fraîcheur n’est pas dans la plante, elle est dans l’eau que le sol a gardée. Un sol tassé ne garde rien. Une prairie haute rafraîchit-elle davantage qu’une pelouse rase ? Une revue de 2023 le rapporte pour une étude, sans chiffre. Hypothèse.

La rosée. On me demande souvent ce qu’elle pèse. Sur une prairie des Pays-Bas, Jacobs et ses collègues ont mesuré en 2006 une rosée moyenne de 0,12 mm par nuit, et un total annuel de l’ordre de 37 mm, soit 4,5 % des précipitations. À Vancouver, Richards trouvait en 2005 0,10 mm par nuit sur herbe en zone rurale contre 0,07 en ville. C’est peu. Établi, et à ne pas survendre. Ce que la rosée fait de précieux, ce n’est pas le volume, c’est le moment : elle tombe à l’aube, sur la feuille, quand la plante en a le plus besoin, et elle nourrit les mousses et les algues qui couvrent le sol. Qu’une végétation haute en capte plus qu’une pelouse rase, je l’observe sur mes mains chaque matin d’été quand je traverse les herbes hautes, mais je n’ai pas trouvé de mesure. Hypothèse.

Les pollinisateurs. Ici les chiffres sont nombreux et convergents. En Allemagne, Wastian et ses collègues ont comparé en 2016 des pelouses tondues douze fois l’an à des prairies fauchées deux fois : 43 espèces d’abeilles sauvages capturées en tout, et une richesse significativement plus élevée sous fauche réduite. En Saxe, Nuss et ses collègues ont mesuré en 2021, sur neuf prairies fauchées au plus trois fois l’an et neuf pelouses intensives, une biomasse d’arthropodes de 1,26 à 4,51 grammes par relevé contre 0,01 à 0,33. Une méta-analyse de Proske, Lokatis et Rolff, en 2022, portant sur 46 jeux de données d’abondance et 23 de richesse, conclut qu’une tonte fréquente a un effet négatif fort sur de nombreux groupes, les plus touchés étant les punaises et les hyménoptères. Établi.

Œdémère, bourdon, abeille sauvage, syrphe, papillon : tout ce qui vit d’une fleur qu’on ne tond pas.

Les germes des nuages. Dans « Le pacte de l’air », j’ai raconté comment la pluie dépose des millions de bactéries par mètre carré et par jour, et comment la feuille en renvoie une partie vers le ciel. Une friche est une surface de feuilles vivantes bien plus grande qu’une pelouse rase, ouverte au vent, jamais lavée par un traitement. J’ai aussi rappelé que les spores des champignons mycorhiziens voyagent peu par l’air : le réseau souterrain ne s’attend pas du ciel, il se garde. On ne le garde qu’en ne le tassant pas. Voilà pourquoi les pactes se tiennent ensemble.

4. Concevoir avant de laisser libre

Une friche spontanée met des années à se former, et elle se forme avec ce qui passe : le vent apporte le buddleia aussi bien que la carotte sauvage. En ville, on n’a ni le temps d’attendre, ni le luxe de laisser l’ailante prendre la place. Il faut donc donner une direction. Une seule fois, au départ, et la donner bien. C’est ce chapitre qui fait la différence entre un espace laissé libre et un terrain abandonné.

Mais il faut comprendre ce qu’est cette direction. Ce n’est pas un plan que la nature devra exécuter, c’est une proposition qu’on lui fait. Le concepteur tient deux paramètres à la fois. Le premier est la direction qu’il donne : le sol qu’il protège, les espèces qu’il plante et qu’il sème, la forme qu’il dessine. Le second est la direction que la nature prendra d’elle-même, et qu’il ne commande pas. Une bonne conception est celle qui laisse à ce second paramètre toute sa place.

La direction commence par le sol. Avant de planter quoi que ce soit, on le protège : aucun engin sur la surface à laisser libre, aucun stockage de chantier, aucun décapage. Les engins restent sur le tracé de la future passerelle, et la passerelle se pose en premier. C’est la condition pour que les pactes du sol, entre les racines, les champignons et les bactéries, puissent se nouer dès la première saison au lieu de devoir réparer un sol écrasé. Et c’est le sol vivant qui fait la vitesse. Dans un sol vivant, les plantes sauvages s’installent à une vitesse incroyable, parce qu’elles y trouvent tout ce qu’il leur faut, et de manière très équilibrée : l’eau que la structure retient, l’azote que les pactes fixent, les minéraux que les champignons vont chercher. C’est une observation de toute ma vie de terrain, et c’est elle qui autorise les promesses du calendrier : protégez le sol, et la végétation ne se fera pas attendre.

Planter et semer. La charpente se plante. Les arbres et les arbustes qui dessinent l’espace, le maillage principal, arrivent en plants, et ce maillage ne s’improvise pas : il se décide avec cohérence, pour le sol et pour l’eau disponible à l’endroit, et c’est lui qui porte la direction. Il donne sa forme au lieu dès la première année, et c’est une condition qui n’est pas négociable : aucune mairie n’acceptera un terrain vague pendant cinq ans en attendant qu’un semis veuille bien devenir un bois, et celui qui décide est élu pour un temps court : il lui faut, légitimement, un résultat que ses administrés voient avant la fin du mandat. La semence vient ensuite, pour combler les vides et préparer les générations suivantes, et elle fait ce qu’aucun plant ne sait faire. Un arbre semé en place n’a jamais connu le pot : son pivot descend droit, sans le chignon que les racines prennent en tournant contre la paroi d’un conteneur, et il apprend le sol et la sécheresse du lieu dès sa germination. Ces arbres-là ne font pas la structure d’aujourd’hui, ils font la relève de demain.

Je dois être honnête sur un point, parce que les forestiers le savent. La revue de Grossnickle et Ivetić, en 2017, sur le semis direct en reboisement, rappelle qu’en moyenne une vingtaine de graines sur cent seulement donnent un plant établi, et que les premières années le plant en pot survit mieux et pousse plus vite. Établi. C’est bien pourquoi la charpente se plante, et c’est pour cela qu’on sème dense et au bon moment, à l’automne pour la plupart des ligneux. Mais ce que la semence perd en nombre, elle le gagne en tri : les jeunes arbres qui restent ont été choisis par le lieu lui-même, et c’est ce que je vois sur le terrain, où un semis bien placé rattrape souvent en quelques années le plant de pépinière posé à côté de lui. Hypothèse pour la règle générale, observation pour ce que j’en ai vu. Et la graine coûte une fraction du prix d’un plant.

Semer ensemble. Surtout, une graine ne pousse pas seule. Dans les vides entre les plants, semez ensemble des vivaces, des couvre-sols et une part de graines d’arbres et d’arbustes d’origine locale, et ils grandissent ensemble : leurs racines se croisent dans les mêmes premiers centimètres de terre, les champignons du sol passent de l’une à l’autre, et ce que j’ai décrit dans « Les pactes du sol » se noue dès le premier printemps au lieu de devoir se reconstruire autour de plantes déjà formées ailleurs, dans un terreau de pépinière qui n’a rien à voir avec le sol où on les pose. Une réserve, que je dois à mes lecteurs scientifiques : l’idée de réseaux mycorhiziens partagés par lesquels les arbres échangeraient des ressources est aujourd’hui discutée, et Karst et ses collègues ont montré en 2023 que bien des résultats de terrain avaient été surinterprétés. Débattu pour les échanges entre plantes ; ce que j’affirme, c’est l’observation qu’un semis mêlé s’installe en communauté, et qu’il le fait mieux que des plants posés côte à côte.

Le choix des graines compte autant que leur mélange. Pour les arbres et arbustes sauvages, la marque collective Végétal local, créée en 2015 par les conservatoires botaniques nationaux, Réseau Haies France et Plante & Cité, et propriété de l’Office français de la biodiversité, garantit des plants et des semences récoltés sur des populations sauvages de la même région biogéographique, onze en métropole, avec leur diversité génétique. Établi. C’est l’outil qu’une collectivité peut écrire dans un marché.

Un espace qui naît. Il y a un bénéfice que les élus sous-estiment. Un massif planté arrive fini, et le public n’y voit qu’un décor de plus. Ici, la charpente plantée donne la forme dès le premier jour, et entre ses arbres, l’espace naît sous les yeux des habitants. La première année, une levée de jeunes pousses entre les fleurs des vivaces ; la troisième, des arbustes à hauteur d’enfant ; la dixième, un bois continu entre les arbres plantés. Les écoles peuvent le suivre d’une saison à l’autre, le panneau d’entrée peut le dater, et le compte des espèces qui monte chaque année devient la meilleure réponse à ceux qui y voyaient un terrain abandonné. On ne montre pas aux gens un jardin, on leur montre une naissance.

Coquelicot, bleuet, nielle : la prairie semée fleurit dès la première année. La nielle, toxique, reste au cœur.

Les fixateurs d’azote en tête. Parmi les plants, je place toujours quelques fixateurs d’azote, choisis avec soin. Ce sont eux qui ouvrent la marche. Leurs racines hébergent des bactéries qui puisent l’azote de l’air, celles dont j’ai raconté l’histoire dans ma série sur la nitrogénase, et leurs feuilles tombées enrichissent un sol souvent pauvre en ville. Leur ombre protège les jeunes semis des premiers étés : les écologues parlent de plantes nourrices, et Padilla et Pugnaire ont montré en 2006 que la survie et la croissance des jeunes plants sont meilleures à leur pied dans les milieux difficiles, les terres sèches méditerranéennes en tête. Établi pour l’effet nourrice ; ce qu’apporte en plus l’azote fixé dépend du site.

Le genêt à balais et les nodosités de ses racines, où des bactéries fixent l’azote de l’air.

Le choix ne s’improvise pas. Le robinier, l’olivier de Bohême et le mimosa fixent l’azote, mais ils figurent parmi les invasives que l’on combat au chapitre 8, ou s’échappent des haies dans le Midi. Je leur préfère des espèces indigènes, et je les choisis selon un critère que l’on oublie toujours : leur durée de vie.

Des fixateurs qui passent le relais. Les meilleurs pionniers sont ceux qui ne restent pas. Le genêt à balais, que les botanistes rangent parmi les cytises sous le nom de Cytisus scoparius, l’ajonc, le genêt d’Espagne vivent une dizaine ou une quinzaine d’années, puis déclinent. Pendant ce temps, ils ont fait leur travail : ils ont enrichi le sol en azote, couvert les jeunes semis de leur ombre légère, attiré les abeilles par milliers au printemps. Quand ils vieillissent, ils s’éclaircissent, leurs branches mortes tombent et se décomposent sur place, rendant au sol l’azote qu’ils avaient puisé dans l’air. Et la lumière qu’ils laissent passer revient aux jeunes chênes, aux érables, aux merisiers qui ont grandi à leur abri. Les écologues ont un nom pour ce mécanisme : la facilitation, l’un des trois moteurs de la succession décrits par Connell et Slatyer dès 1977, où une espèce pionnière prépare le terrain de celles qui la remplaceront. Établi pour le principe ; ce que chaque genêt laisse d’azote à ses successeurs dépend du sol, et je ne l’ai pas chiffré. L’aulne, l’argousier, le baguenaudier restent plus longtemps : ils forment la charpente durable, quand les genêts n’en sont que l’échafaudage.

Je compose donc les fixateurs en trois générations, pour que l’azote arrive au sol sans interruption pendant que la nature fait ses choix. Les vivaces herbacées d’abord, qui fixent dès la première saison et reculent en quelques années à mesure que l’ombre gagne : le lotier, le trèfle des prés, l’anthyllide vulnéraire, le sainfoin sur sol calcaire, avec le mélilot, bisannuel, pour la première levée. Puis les arbustes pionniers, qui tiennent une dizaine d’années et s’effacent : genêt à balais en sol acide, ajonc sur la façade atlantique, genêt d’Espagne et genêt scorpion en sol sec et calcaire du Midi. Enfin les compagnons durables : aulne glutineux en sol frais, argousier en sol pauvre ou sableux, baguenaudier et coronille émérus en sol sec, et le cytise faux-ébénier en sol calcaire, au cœur seulement, comme toutes les toxiques. Sur lui, je prends position contre un avis : le Conservatoire botanique du Bassin parisien le range, en Île-de-France, parmi les plantes horticoles à ne pas planter, parce qu’il s’échappe sur les coteaux calcaires. Je le garde quand même, et je dis pourquoi. Il ne vit pas très longtemps, vingt à trente ans, et c’est pour cela qu’il se ressème facilement : c’est le comportement d’un pionnier, pas d’un envahisseur ; il fixe l’azote et fait du bien à la terre ; ses grappes de mai font du bien aux insectes, aux bourdons en premier ; et il n’est pas plus toxique que l’if ou le laurier-rose, qui sont sur la même liste et que personne ne songe à proscrire. Au cœur, à plus de trois mètres de tout passage, il a sa place, en Île-de-France comme ailleurs. Le tableau ci-dessous les rassemble.

Le baguenaudier : il fixe l’azote, tient en sol sec, et ses gousses éclatent sous les doigts des enfants.

Deux précautions, que je n’écris pas pour la forme. Les graines de la plupart des légumineuses ligneuses, genêts et baguenaudier compris, sont indigestes et irritantes si on les avale : on les tient à distance des passages, des clairières et des aires de jeux. Le cytise faux-ébénier, lui, a des graines qui sont un vrai poison, ni plus ni moins que l’if ou le laurier-rose : s’il entre dans la composition, ce n’est qu’au cœur de l’espace, loin de tout passage, j’y reviens plus loin. Et les genêts et l’ajonc brûlent bien : dans le Midi, on les tient loin des façades et hors des bandes de coupure du chapitre 7. L’argousier, lui, drageonne vigoureusement en sol léger ; c’est une qualité sur un talus à fixer, une surveillance à prévoir ailleurs.

L’œil du public. Chaque choix, en pot comme en semence, passe aussi par l’œil. Ce n’est pas une concession : c’est une condition de réussite. Un espace laissé libre que les riverains trouvent laid sera fauché au premier conseil municipal ; celui qu’ils trouvent beau, ils le défendront. Hoyle et ses collègues ont trouvé qu’une plantation paraît la plus attractive à partir de 27 % de couverture florale, et Acceptaflore dit la même chose en français : ce qui plaît, ce sont les fleurs et la couleur. On y revient au chapitre 5.

Je choisis donc les espèces pour ce qu’elles font au sol, mais aussi pour ce qu’elles offrent au regard au fil de l’année. Les fixateurs s’y prêtent bien : le genêt d’Espagne et la coronille couvrent le printemps de jaune et de parfum, l’argousier porte des baies orange sur un feuillage d’argent, l’aulne garde ses chatons tout l’hiver, et les gousses gonflées du baguenaudier, qui éclatent sous les doigts, font la joie des enfants. Dans les semis, je mêle aux graines d’arbres des vivaces qui fleurissent tôt et longtemps, vipérine, carotte sauvage, bouillon-blanc, mauve, pour que la première année, avant que les arbres ne se voient, l’espace soit déjà en fleurs. On donne ainsi au public une raison d’aimer le lieu avant même qu’il ne comprenne ce qui s’y passe.

Jamais de sol nu. Entre les plants et les semis, le sol ne reste jamais découvert. Je le couvre dès le départ de plantes basses semées en même temps que les arbres. Elles gardent l’humidité autour des graines, adoucissent le soleil de juillet et le gel de janvier, retiennent la terre sous l’orage et cachent les semences aux oiseaux. Mais un couvre-sol mal choisi étouffe ce qu’il devait protéger. Je fuis donc les envahissants, la griffe de sorcière du chapitre 8, la grande pervenche qui s’échappe des jardins, le lierre partout où l’on sème, car il étouffe les levées, et que je réserve aux coins d’ombre où l’on ne sème rien ; et je choisis des espèces basses, légères, qui laissent passer la jeune pousse. Les meilleures font trois choses à la fois : le lotier corniculé et le trèfle blanc couvrent, fixent l’azote et fleurissent pour les abeilles ; le serpolet tapisse les sols secs du Midi et embaume sous le pas ; la bugle rampante bleuit les coins d’ombre au printemps. Quand les arbres auront grandi, leur ombre fera reculer ces plantes de lumière, et la litière, avec l’apport annuel de bois raméal, prendra le relais. Le couvre-sol n’est pas là pour durer, il est là pour faire passer les premières années.

Les bisannuelles, ces horloges du lieu. Il y a, entre l’herbe d’un été et l’arbre d’un siècle, une famille de plantes que les jardiniers sous-estiment et que j’aime entre toutes : les bisannuelles. Leur vie tient en deux temps. La première année, elles ne font qu’une rosette de feuilles plaquée au sol, qui couvre la terre tout l’hiver comme un couvre-sol de plus. La seconde, elles montent, fleurissent, grainent, et meurent. Ce cycle est d’une ingéniosité rare pour un espace laissé libre. La rosette protège le sol pendant la saison où il est le plus exposé. La hampe florale de la deuxième année donne au public la hauteur et la couleur qu’il attend. Et la mort de la plante ouvre un trou de lumière où ses propres graines, et celles des autres, viendront tenter leur chance. Là où le sol leur convient, elles reviennent ; là où il ne leur convient pas, elles cèdent la place. C’est la nature qui choisit, chaque année, où elles fleuriront l’année suivante.

Certaines sont vendues comme vivaces, et je les traite pourtant comme des bisannuelles, parce que c’est ainsi qu’elles se comportent sur un sol qu’on ne nourrit pas : la grande mauve, la rose trémière, la julienne des dames fleurissent deux ou trois ans puis s’épuisent, et ne durent que par leurs semis. Je leur ajoute des annuelles qui se ressèment avec la même constance, comme la bourrache, dont les fleurs bleues attirent les bourdons du printemps aux gelées.

Chaque espèce a son tour de main. L’onagre bisannuelle, Oenothera biennis, ouvre ses fleurs jaunes au crépuscule, si vite qu’on peut les voir se déplier en quelques minutes, et les sphinx viennent les butiner à la tombée de la nuit ; c’est une américaine naturalisée chez nous depuis le XVIIe siècle, que je réserve aux sols secs et que je tiens loin des dunes, où elle s’étend. La cardère, Dipsacus fullonum, garde l’eau de pluie dans le creux de ses feuilles soudées autour de la tige, où se noient les insectes, et ses têtes sèches nourrissent les chardonnerets tout l’hiver. Le bouillon-blanc dresse sa chandelle jaune à deux mètres. La vipérine se couvre d’un bleu que les abeilles visitent du matin au soir. La carotte sauvage étale ses ombelles de dentelle, avec en leur centre une petite fleur pourpre dont on discute encore l’utilité. La monnaie-du-pape, Lunaria annua, laisse l’hiver ses silicules d’argent translucide. Le myosotis des bois bleuit l’ombre des jeunes arbres au printemps. Le tableau ci-dessous en donne la liste.

Les bisannuelles : une rosette la première année, la fleur et les graines la seconde.

Des poteaux pour les grimpantes. La conception peut aussi dresser quelques verticales. Un poteau de chêne ou de robinier planté dans la friche, seul ou par petits groupes, donne aux grimpantes ce que les arbres ne leur offriront pas avant vingt ans : un appui, tout de suite. La glycine y est superbe, comme celle qui couvre le vieux mur de mon jardin de Meudon, et ses grappes mauves au printemps sont à elles seules un signe de soin qu’on voit depuis la rue. Mais c’est une asiatique d’une vigueur redoutable : il lui faut un poteau à elle, solide, d’au moins vingt centimètres de diamètre, jamais un arbre qu’elle finirait par étrangler, et ses gousses sont toxiques, ce qui la range dans la règle qui suit. À côté d’elle, les grimpantes indigènes ont leur place : le houblon, qui monte de quatre ou cinq mètres chaque été et redescend au sol l’hiver, le chèvrefeuille des bois au parfum du soir, le rosier des champs. Le poteau rend un second service, que les écologues de la restauration connaissent bien : les oiseaux s’y perchent, et ce qu’ils laissent tomber au pied, graines de merisier, d’aubépine, de sureau, de cornouiller, c’est la nature qui le sème. Holl l’a mesuré en 1998 : les perchoirs augmentent nettement la pluie de graines à leur pied. Établi pour la pluie de graines ; débattu pour la suite, car toutes ces graines ne lèvent pas, et Holl l’a montré aussi. Au pied du poteau, on voit donc se mêler la direction qu’on a donnée et celle que la nature choisit.

Le poteau ne doit pas pour autant grever le budget. Le chêne et le robinier sont les plus durables, mais un poteau de pin ou de sapin non traité coûte bien moins cher, et il a sa place ici. Planté tel quel dans la terre, il ne tiendra que quelques années ; on allonge sa vie en brûlant superficiellement sa base, comme le faisaient les paysans pour leurs piquets, ou en le posant sur un pied métallique qui le tient hors du sol. Et quand il finira par pourrir, ce ne sera pas un échec : son bois retournera au sol, comme celui des genêts, et les grimpantes auront trouvé entre-temps d’autres appuis dans les jeunes arbres. Pour le houblon, qui redescend chaque hiver, un poteau de pin suffit largement. Pour la glycine, qui pèse lourd et vit longtemps, je garde le chêne, le robinier, ou un pin de fort diamètre sur pied métallique. Le pin traité en autoclave est aussi une option raisonnable pour les poteaux. Les traitements d’aujourd’hui n’ont plus rien à voir avec ceux d’hier : depuis 2004, l’Europe interdit l’arsenic dans les bois traités destinés aux usages publics, et les produits actuels reposent sur le cuivre associé à des fongicides organiques, bien moins toxiques. Un poteau de pin traité pour le contact avec le sol tient plus de dix ans pour un prix modeste. Débattu pour les durées, qui dépendent du sol et du climat.

Les plantes toxiques, loin des passages. Un espace que l’on ouvre aux écoles et aux familles ne doit offrir à portée de main aucune plante dont quelques baies, quelques graines ou quelques feuilles mises en bouche par un enfant suffisent à le mettre en danger. Je ne les sème jamais dans les mélanges de bordure, et je ne les plante pas là où l’on passe. La glycine, dont les gousses et les graines sont toxiques, va donc au cœur de l’espace, loin des passages. La digitale, bisannuelle par excellence, est toxique dans toutes ses parties ; l’ancolie, si belle qu’on l’oublie, l’est plus modestement, assez pour qu’on la tienne hors de portée des mains ; le cytise faux-ébénier, l’if, le laurier-rose, l’aconit, le colchique, le datura, le ricin, la belladone le sont aussi. Les références du Centre antipoison et des listes de plantes toxiques en France les classent ainsi ; établi. Ce qui compte, plus que la liste, c’est la distance. La règle 2 aide ici plus qu’on ne le croit : puisque personne ne marche dans le cœur de l’espace, une plante toxique n’y est un danger pour personne. Le danger est au bord, le long de la passerelle, autour des clairières, à l’entrée, partout où une main d’enfant peut se tendre. Je garde donc une bande de trois mètres, hors de portée de bras depuis le platelage, où l’on ne tolère aucune plante toxique, ni plantée, ni venue seule. Et parce qu’un espace laissé libre fait ses propres choix, les deux passages annuels sur les invasives servent aussi à arracher dans cette bande celles qui y seraient arrivées. Au cœur, on les laisse vivre leur vie. La carotte sauvage demande une vigilance de plus : sa jeune rosette ressemble à celle d’ombellifères vénéneuses de sa famille, comme le Conium maculatum, qui peuvent s’inviter dans une friche ; le panneau d’entrée le dit, et l’on ne cueille rien.

L’eau des premières années. Un espace laissé libre ne s’arrose pas. Mais un espace qu’on vient de semer et de planter, si, le temps que les racines descendent. Tout l’art est d’arroser sans fabriquer un décor : sans asperseur, sans eau en surface, sans racines paresseuses qui restent à fleur de terre. Je propose deux moyens, selon le site et le budget, tous deux enterrés.

Le premier est un maillage de goutte-à-goutte enterré, posé en carrés de cinquante centimètres de côté avant les semis, pour que chaque graine et chaque plant aient un goutteur à portée de racine. L’eau arrive sous la surface, rien ne s’évapore, rien ne ruisselle, et la terre de surface reste sèche, ce qui gêne la levée des adventices sans gêner les semis qui plongent vers l’humidité. L’irrigation goutte-à-goutte enterrée est une technique agricole éprouvée, qui réduit les pertes par évaporation ; établi.

Le second est plus ancien que nos tuyaux. Ce sont les oyas, des jarres de terre cuite poreuse que l’on enterre jusqu’au col, et que je choisis grandes, de cinquante litres. L’eau traverse la paroi lentement, et c’est le sol lui-même qui la tire, au rythme où les racines l’assèchent : quand la terre est humide, la jarre ne donne presque rien ; quand elle sèche, la jarre se vide. Les racines viennent d’elles-mêmes s’enrouler autour de la paroi fraîche. Bainbridge, qui a rassemblé en 2001 les expériences connues de ces jarres enterrées, les compte parmi les méthodes d’irrigation les plus économes en eau ; établi. Je les enterre complètement, fermées par un bouchon de liège qui arrête l’évaporation, les feuilles et les moustiques, et je les fais remplir automatiquement, par un petit réseau et un programmateur, à heure fixe, la nuit ou à l’aube, et toujours à l’avance, avant que la terre n’ait soif. Sur un rond-point, où personne ne doit traverser la chaussée avec un arrosoir, c’est la solution que je préfère.

Dans les deux cas, l’arrosage est un échafaudage, comme les genêts et les poteaux de pin. On le règle pour forcer les racines à descendre, en espaçant les apports dès la deuxième année, et on le coupe à la fin de la phase d’implantation. Le réseau reste en terre, prêt à resservir lors d’une sécheresse exceptionnelle sur les plantations les plus précieuses, mais l’espace, lui, doit apprendre à vivre de la pluie. Hypothèse pour la durée exacte d’arrosage, qui dépend du climat et du sol : trois ans en règle générale, un peu plus dans le Midi, parfois moins dans le Nord.

Puis se retirer, et laisser la nature choisir. Une fois la passerelle posée, les plants installés, les semis faits et le cadre tracé, la conception est terminée. On ne plante plus, on ne sème plus, on coupe l’arrosage. Seul le bois raméal continue d’arriver, chaque année. Et surtout, on ne corrige pas les choix du lieu. Sur les vingt espèces semées, le sol en gardera peut-être huit ; l’argousier prospérera là où l’on attendait l’aulne ; un chêne viendra d’un gland qu’un geai aura caché, un merisier d’un noyau tombé d’un oiseau, et l’on n’aura semé ni l’un ni l’autre. Ce qui a levé se ressèmera seul, ce qui n’a pas levé laissera sa place à ce que le vent et les oiseaux apporteront. On ne remplace pas les manquants, on ne regarnit pas les vides : chaque échec dit quelque chose du sol, de l’eau, de l’exposition, que le concepteur ne savait pas. La succession écologique fait ce tri depuis toujours, et elle le fait mieux que nous, parce qu’elle essaie tout et ne garde que ce qui tient.

Le concepteur ne disparaît pas pour autant. Il change de métier : il cesse de diriger et se met à lire. Le relevé annuel, le panneau, le compte des espèces servent à cela, à suivre la direction que la nature a choisie, et à apprendre d’elle ce qu’on sèmera ailleurs. On n’intervient plus que sur les invasives, parce qu’elles ne sont pas un choix du lieu mais un accident de notre commerce. La direction de départ est donnée ; la direction finale appartient au lieu.

Mon jardin de Meudon n’est pas une friche, et je ne le présente pas comme tel. On y a planté ce qui lui donne sa forme : un vieux poirier, un mirabellier, un érable et un second mirabellier au pied d’un vieux mur, une glycine et un chèvrefeuille sur ce mur, un kiwi, et un massif d’été de bananiers, de bambous et de vivaces si dense qu’on n’y voit pas un centimètre de sol nu. Mais depuis au moins cinquante ans, il n’a reçu aucun produit d’aucune sorte, ni engrais, ni traitement, ni amendement acheté. Le mirabellier, que l’on n’a jamais ni nourri ni arrosé, croule sous les fruits chaque été, et le kiwi produit, sauf les années de grande sécheresse : cette année, il a beaucoup souffert et ses fruits resteront tout petits. C’est lui qui m’a appris ce que je dis plus loin de la cour d’école : un kiwi sans arrosage dépend du ciel. Le reste du jardin est en profusion. C’est exactement la méthode de ce chapitre, à l’échelle d’une parcelle : une forme donnée au départ, un sol jamais nu et jamais nourri, puis un demi-siècle de libre évolution, où le jardin a fait ses propres choix. C’est le point le plus important de ce terrain : une observation continue sur cinquante ans.

5. Règle 1, le cadre : des signes de soin

En 1995, Joan Nassauer, paysagiste et chercheuse à l’université du Michigan, publiait dans le Landscape Journal un article dont le titre dit tout : « Messy Ecosystems, Orderly Frames », des écosystèmes désordonnés dans des cadres ordonnés. Sa thèse : la valeur écologique d’un paysage est invisible pour qui n’est pas formé à la lire, et elle entre en conflit avec une préférence culturelle profonde pour l’ordre. Un aménagement écologique ne sera ni apprécié ni entretenu, écrit-elle, s’il ne parle pas un langage paysager reconnaissable qui montre l’intention humaine. Ce langage, elle l’appelle les signes de soin : une bande tondue le long du chemin, une bordure, une clôture basse, une allée droite, un panneau, quelques fleurs voyantes en lisière. Une revue systématique de 2020, signée Li et Nassauer, a recensé 212 travaux qui ont depuis testé et confirmé le principe. Établi.

Les enquêtes françaises disent la même chose avec des pourcentages. En mai 2021, l’Observatoire des villes vertes a fait interroger par YouGov 1 010 Français de plus de 18 ans. 79 % trouvent un intérêt à la végétation spontanée en ville, 69 % y voient une bonne nouvelle pour la biodiversité, 55 % voudraient qu’elle soit plus visible. Mais 66 % estiment qu’elle doit être encadrée par la collectivité, et 41 % disent qu’elle donne un sentiment de négligence. Établi, au sens d’un sondage d’opinion. Le programme Acceptaflore de Plante & Cité, mené auprès de 420 personnes dans sept communes, le formule autrement : ce qui plaît, ce sont les fleurs et la couleur ; ce qui déplaît le plus, c’est le manque d’intervention humaine. Établi.

On tient là toute la règle 1. Les gens ne rejettent pas le sauvage. Ils rejettent l’abandon. Et ils distinguent les deux à des signes précis, qu’il suffit de leur donner.

Concrètement, je propose quatre signes, et pas un de plus. Une lisière tondue de deux mètres tout autour, coupée quatre à six fois l’an, qui dessine la forme de l’espace et dit : ceci est voulu. Une bordure basse, bois ou pierre, ou une clôture à claire-voie d’un mètre, qui matérialise la limite sans cacher ce qu’il y a derrière. Une entrée marquée, avec le début de la passerelle et un panneau qui nomme le lieu, explique ce qu’on y fait et ce qu’on n’y fait pas, date la naissance de l’espace et donne les espèces vues cette année. Et une bande fleurie en lisière, semée d’espèces locales voyantes, parce que l’étude de Hoyle, Hitchmough et Jorgensen, menée en 2017 auprès de 1 411 personnes, a trouvé qu’une plantation est jugée la plus attractive à partir de 27 % de couverture florale, tandis que les plantations vertes et sobres sont les plus reposantes. Établi au Royaume-Uni ; débattu pour la transposition, mais Acceptaflore va dans le même sens.

Ce que je ne propose pas : un décor à l’intérieur. Dès qu’on passe la lisière, on laisse faire. Le cadre est fait pour être vu de l’extérieur, comme le cadre d’un tableau.

Et ce tableau-là a une propriété qu’aucun massif n’aura jamais : il se repeint tout seul. Dans des propriétés où j’ai laissé des espaces libres, j’ai vu une année des multitudes de digitales apparaître, et à d’autres endroits des coquelicots, des campanules, des marguerites. Chaque année le décor bouge, il vit, il n’est jamais figé. Le cadre, lui, ne change pas, et c’est tout son rôle : la lisière reste nette, le panneau reste en place, et la peinture change à l’intérieur. D’où un petit jeu que je propose aux communes, et qui ne coûte qu’une photographie. Chaque année, à la fin mai ou au début juin, on photographie l’espace du même endroit, et l’on affiche sur le panneau le cliché de l’année à côté de celui de l’année précédente. Les riverains voient alors le tableau évoluer : les digitales d’une année cèdent la place aux marguerites de la suivante, et personne n’y a touché. C’est chaque année une surprise.

6. Règle 2, ne jamais marcher sur le sol

C’est la règle qui fâche, et c’est la plus importante.

Ce que fait un pied. David Cole, du service forestier américain, a fait en 1995 l’expérience de référence : des couloirs de 0,5 mètre sur 1,5, des marcheurs de 70 kilos en chaussures à semelles crantées, et de 25 à 500 passages sur dix-huit types de végétation. Le résultat est un facteur trente. Dans le type le plus résistant, une pelouse de laîche alpine, Carex nigricans, il fallait environ 600 passages pour perdre la moitié du couvert. Dans le plus fragile, un sous-bois à fougère Dryopteris campyloptera, 25 passages suffisaient pour tomber à un tiers et 500 pour ne laisser que 2 %. Établi : c’est l’étude que tout le monde a reprise depuis.

En forêt urbaine, à Helsinki, Hamberg et ses collègues ont montré en 2010 qu’après seulement 35 passages, le couvert des espèces les plus abondantes baissait de 10 à 30 %, et de plus de moitié après 70 à 270 passages. Sur 155 sites de la même ville, Malmivaara-Lämsä et ses collègues avaient trouvé en 2008 un couvert de sous-bois inférieur de moitié à celui des zones de référence, et une usure qui suit le nombre d’habitants autour du bois. Établi. Dans des bois de frange urbaine en Angleterre, Littlemore et Barker ont mesuré en 2001 que 500 passages en une saison suffisaient à laisser le sol plus compact deux ans après, et à réduire la floraison de la jacinthe des bois, Hyacinthoides non-scripta, à 4 % de celle des placettes intactes. Hypothèse pour les valeurs, une seule étude ; mais elle dit ce que tous les jardiniers savent : le sol se souvient.

Ce que fait un pied au sol lui-même. La seule mesure directe en parc urbain que j’ai trouvée est celle de Pižl et Schlaghamerský, à Brno, en 2007. Sur trois paires de placettes, pelouse intacte contre sentier piéton informel, la densité des vers de terre passait de 256 à 121 individus par mètre carré, leur biomasse de 111 à 51 grammes, et la densité des enchytréides, ces petits vers blancs qui font le travail fin de la litière, de 9 935 à 2 516. Hypothèse, au sens où c’est une seule étude sur trois paires. Mais elle est cohérente avec tout le reste : en forêt de chênes, Shang et ses collègues ont mesuré en 2024 une baisse de 46 à 57 % des marqueurs bactériens et de 36 à 61 % des marqueurs fongiques sous piétinement modéré à sévère, avec une densité du sol qui monte et une porosité qui baisse. Débattu, car une autre étude trouve un pic de diversité microbienne aux intensités faibles avant la chute. Sur la porosité, Korkanç mesurait en 2014, en Turquie, une porosité de surface passant de 52 à 41 % après 500 passages, et une résistance à la pénétration de 3,8 à 6,1 kilos par centimètre carré. Hypothèse pour les valeurs, établi pour le sens.

Et pour l’eau, je renvoie au chapitre 3 : un sol compacté perd 70 à 99 % de sa capacité d’infiltration. Dans les sentiers étudiés par Nir et ses collègues en 2022, les gros pores avaient disparu sur les trois premiers centimètres, l’eau stagnait en surface et ruisselait. C’est la mort lente d’un sol : d’abord les pores, puis l’air, puis les vers, puis les champignons, puis l’eau qui n’entre plus.

Je résume pour un élu : un sentier piéton dans une friche, c’est une bande de sol mort qui s’élargit chaque année, car les gens contournent les flaques. La revue de Ballantyne et Pickering, sur 59 études, trouve les effets d’un sentier mesurables de un à vingt mètres de son bord. Établi. Le seul moyen de ne pas tuer le sol, c’est de ne pas le toucher.

La passerelle. D’où la deuxième règle : on circule sur une passerelle en bois sur pilotis, et jamais ailleurs. Ce n’est pas un luxe, c’est un ouvrage courant dans les espaces naturels français, et il a des prix.

Sur le lac de Save, en Isère, le Département a fait poser en 2018 environ 220 mètres linéaires de caillebotis sur pilotis en chêne local, 24 m³ de bois, avec quatre bancs, pour 59 987 euros hors taxes, soit de l’ordre de 270 euros le mètre. Dans l’Ain, sur l’espace naturel sensible des anciens méandres du Rhône, 17 mètres de platelage en chêne sur pieux de châtaignier, avec 25 mètres de chemin stabilisé, ont coûté 11 145 euros hors taxes la même année ; le mètre revient cher sur un si petit linéaire. Au marais du Vigueirat, en Camargue, 1 700 mètres de sentiers dont plus de la moitié en platelage surélevé de robinier et de chêne avaient coûté 355 000 euros en 2000. Débattu : les prix varient du simple au double selon le linéaire, la hauteur, la présence de garde-corps et l’accès du chantier. Je retiens comme ordre de grandeur de travail 250 à 650 euros le mètre linéaire hors taxes, en valeur 2018, hors maîtrise d’œuvre, à actualiser.

Pour la durée, l’essence décide de tout. Le robinier, Robinia pseudoacacia, purgé de son aubier, est classé très durable ; le FCBA lui donne en général plus de vingt ans en contact avec le sol, et l’on connaît des piquets de vigne de cinquante-cinq ans. Il y a là un retournement heureux : dans le Midi, où l’on arrache le robinier comme invasive, les sujets abattus qui ont le diamètre voulu peuvent fournir le bois de la passerelle qui traverse l’espace d’où on les a retirés. Le chêne et le châtaignier sont classés durables ; les caillebotis de chêne des Hautes-Fagnes, en Belgique, sont annoncés pour quinze à vingt ans selon l’essence, le châtaignier en piquet tient quinze à vingt-cinq ans. Le douglas et le mélèze, moyennement durables, exigent d’être purgés d’aubier et tenus hors du sol. Le pin traité en autoclave tient douze à vingt ans ; les traitements actuels, au cuivre, sans arsenic ni chrome, sont bien moins toxiques que les anciens, et c’est une solution d’économie défendable, même si le cahier technique de l’Aten sur l’accessibilité des espaces naturels, en 2012, recommande les essences locales non traitées. Débattu pour les durées, qui viennent de sources professionnelles et non d’essais publiés ; établi pour le classement des essences par la norme EN 350, avec une réserve : les sources secondaires ne s’accordent pas toujours sur le rang exact, et l’aubier n’est jamais durable, quelle que soit l’essence.

Sur la forme, le même cahier de l’Aten donne l’essentiel : largeur de 1,40 mètre avec élargissements pour se croiser, pente qui ne dépasse pas 5 %, garde-corps au-dessus de 40 centimètres de hauteur, ventilation sous le platelage, visserie inox près de la mer. L’arrêté du 20 avril 2017 sur l’accessibilité des établissements recevant du public et des installations ouvertes au public fixe pour les cheminements extérieurs une largeur libre de 1,40 mètre, une pente de 5 % au plus, tolérée à 8 % sur deux mètres et 10 % sur cinquante centimètres, un dévers de 2 % au plus, des ressauts de 2 centimètres au plus, et des fentes au sol de 2 centimètres au plus, ce qui règle directement l’écartement des lames. Une protection latérale est due dès qu’une rupture de niveau de plus de 40 centimètres borde le chemin à moins de 90 centimètres ; en dessous, dès 25 centimètres, un simple éveil de vigilance au sol suffit. Établi.

D’où un conseil de conception qui pèse sur le budget : partout où le terrain le permet, je tiens le platelage à moins de 25 centimètres du sol. Il reste assez haut pour ne jamais toucher la terre et laisser l’air passer dessous, et il reste loin du seuil des 40 centimètres de rupture de niveau au-delà duquel la protection latérale est due. Là où il doit monter plus haut, au passage d’une dépression ou d’un fossé, on chiffre le garde-corps à part. Un sentier de nature n’est pas toujours une installation ouverte au public au sens de l’arrêté, mais une passerelle dans un parc de ville le sera presque toujours, et il est plus simple de la construire conforme dès le départ.

Une passerelle a deux vertus qu’on oublie. La première : elle est le signe de soin le plus lisible qui soit. Un chemin de bois qui traverse une friche dit, mieux qu’un panneau, que quelqu’un a voulu cela. La seconde : elle fait de l’ombre au sol, et sous elle, dans la bande humide et sombre, s’installent les mousses, les hépatiques, les limaces et les carabes qu’on ne trouve nulle part ailleurs dans un parc. Soulevez une lame un matin de septembre, si vous en avez l’occasion : c’est tout un peuple qui fuit la lumière.

Un mot sur l’entretien, car on me le demande toujours. Une passerelle en feuillu local non traité ne se traite pas. On la balaie, on remplace une lame quand elle casse, on vérifie les fixations une fois l’an. Le cahier de l’Aten insiste : ne pas négliger l’entretien du cheminement. C’est le seul poste de dépense régulier de tout le dispositif, et il se compte en heures, pas en jours.

7. Règle 3, les clairières

Un espace sauvage où l’on ne peut jamais s’arrêter n’est qu’un couloir. Les gens veulent se poser. Il leur faut des pièces.

Une clairière, dans mon vocabulaire, est un espace ouvert de 200 à 1 000 mètres carrés, desservi par la passerelle, fauché une fois l’an en fin d’hiver, avec un sol qu’on accepte de laisser fouler. Oui, on y marche. C’est le seul endroit. On y met deux bancs, une table peut-être, et rien d’autre. Elle est délimitée par la même lisière tondue que le cadre extérieur, pour que l’œil sache où finit la pièce et où commence le sauvage.

Pourquoi des clairières et non des pelouses ? Parce que la richesse d’un milieu n’est pas dans son centre, elle est dans son bord. La lisière entre une friche haute et une clairière rase est la ligne la plus peuplée de tout l’espace. Asseyez-vous sur le banc un après-midi de mai et regardez-la : le lézard y chasse au soleil, le rouge-gorge y guette, les abeilles solitaires y nichent dans la terre que le fauchage a découverte, les papillons y trouvent les fleurs de la friche et la chaleur de la clairière à un mètre de distance. Nuss et ses collègues l’ont montré en Saxe en 2021 : ce sont les prairies fauchées partiellement, celles qui gardent toujours une bande haute à côté d’une bande rase, qui portent le plus d’insectes. Établi.

À Meudon, j’ai ma clairière : l’endroit où l’herbe pousse au pied du mirabellier, et j’aime le sentiment de sécurité qu’elle donne, cette pièce ouverte d’où l’on voit tout. Cette année, au vu de la sécheresse, j’ai tout laissé pousser autour, les ronces comme les vivaces, et la clairière a séché, mais pas complètement : l’herbe haute s’est couchée. Puis la rosée est revenue, avec les premières pluies timides, et pendant que je grappillais encore des mirabelles, j’ai vu un jeune gazon vert tendre percer l’herbe couchée. Autour, les dahlias perçaient les ronces, le rosier ‘Papa Meilland’ embaumait, les géraniums ‘Rozanne’ se mêlaient aux orties et aux onagres. La vie était là malgré la sécheresse, alors que si je n’avais pas laissé faire, tout aurait grillé. J’y vois le travail de la ronce, dont la racine profonde va chercher l’eau et la remonte la nuit vers la surface, où les autres se servent : les physiologistes appellent cela la redistribution hydraulique, et elle est documentée chez bien des plantes à racines profondes. Hypothèse pour ma ronce, observation pour le gazon qui a reverdi sous elle.

Dans le Midi, la clairière est aussi une coupure. Il faut le dire clairement aux villes méditerranéennes, parce que c’est leur première objection. Une friche herbacée sèche en août est un combustible fin. Le cours de physique du feu du groupe de recherche national sur les feux rappelle qu’un feu d’herbe peut dépasser dix kilomètres à l’heure par vent très fort, avec une intensité faible mais une propagation très rapide, tandis que sous un couvert forestier fermé, la canopée tient le sous-bois jusqu’à plus de dix degrés au-dessous de l’air libre en canicule et y maintient l’humidité. Établi pour les ordres de grandeur, débattu pour ce qu’on en tire, car la note commune de l’UICN France et de la Société botanique de France, en 2023, rappelle que le débroussaillement systématique et non raisonné peut être contre-productif et demande qu’il soit sélectif ou limité dans l’espace.

Les chiffres de l’interface, eux, ne se discutent pas. Neuf feux sur dix sont d’origine humaine en France. Dans les Bouches-du-Rhône, les interfaces entre habitat et forêt couvrent 15 % de la surface du département mais concentrent 47 % des départs de feu, d’après les travaux de Ganteaume à l’Irstea en 2016. La loi impose un débroussaillement sur cinquante mètres autour des constructions, cent sur arrêté du maire, et l’arrêté du 29 mars 2024 précise que cela comprend la coupe ou le broyage de la végétation herbacée et ligneuse basse. Établi.

Une friche urbaine dans le Midi se conçoit donc avec ses clairières placées en coupures : une bande rase de dix à vingt mètres le long de chaque façade et de chaque voie, fauchée et broyée avant le 15 juin, et des clairières intérieures qui fragmentent la surface haute en cellules de moins de 2 000 mètres carrés. C’est aussi pour cela qu’au chapitre 4 je tiens les genêts loin des façades. Le réseau des coupures de combustible, qui a travaillé vingt ans sur la question, a conclu que seules des combinaisons de techniques atteignent une certaine efficacité, et que le pâturage permet d’espacer les broyages mécaniques à tous les quatre ou cinq ans au lieu de tous les deux ou trois. Établi. Un troupeau de brebis en juin sur les clairières d’une friche marseillaise n’est pas une image d’Épinal : c’est ce que fait déjà la ville sur l’un de ses sites, on le verra au chapitre 10.

8. La seule intervention : retirer les invasives

Laisser libre ne veut pas dire ne rien faire. Il y a une chose que la nature ne fera pas seule en ville, et c’est de se défendre contre les quelques espèces que nous avons importées et qui n’ont ici aucun ennemi.

La liste est courte, et elle n’est pas la même à Lille et à Marseille. L’ailante, Ailanthus altissima, est inscrit depuis 2019 sur la liste des espèces préoccupantes pour l’Union européenne au titre du règlement 1143/2014 : interdit d’introduction, de transport, de vente, et à gérer. La renouée du Japon, Reynoutria japonica, le buddleia, Buddleja davidii, la canne de Provence, Arundo donax, l’herbe de la pampa, Cortaderia selloana, la griffe de sorcière, Carpobrotus, le mimosa, Acacia dealbata, et le robinier lui-même, ne figurent pas sur cette liste européenne, mais les conservatoires botaniques les classent parmi les invasives majeures en Provence-Alpes-Côte d’Azur depuis 2014 et, pour la plupart, en Occitanie depuis 2021, avec des nuances de région à région : le buddleia, l’herbe de la pampa et le robinier sont majeurs en PACA, modérés en Occitanie. Établi pour les listes ; débattu pour le statut fin, qui dépend du climat local.

Chacune a sa méthode, et aucune ne se contente d’une coupe. L’ailante produit jusqu’à 300 000 graines par pied femelle et par an, pousse d’un mètre et demi par saison, et drageonne sur dix mètres de rayon en trois ans. Le couper le stimule : la fiche du réseau INVMED des conservatoires méditerranéens dit que la coupe simple est contre-indiquée. Ce qui marche, c’est l’arrachage manuel des plants de moins de 60 centimètres, racine comprise, et deux à trois passages par an sur sol nu, pendant des années ; dans un paillis, deux suffisent. Un retour d’expérience en Occitanie donne un coût moyen de 660 euros par site et par an. Débattu pour le coût ; établi pour la méthode.

La renouée demande, selon la synthèse du Cerema de 2020, six à huit fauches par an pour la contenir, deux par mois d’avril à novembre pour l’épuiser, à 0,12 à 2 euros le mètre carré par fauche, ou un bâchage de 4 à 12 euros le mètre carré laissé plusieurs années. Établi. La règle pratique : on n’exporte jamais un fragment de rhizome, on ne remue jamais la terre où elle est, et l’on fauche avant qu’elle ne fasse un mètre.

L’herbe de la pampa produit des millions de graines par touffe, qui voyagent à des kilomètres, et elle brûle bien. On l’arrache jeune, on coupe les plumets avant maturité si l’on ne peut pas arracher. Le buddleia, lui, est traître : il nourrit les papillons adultes, on l’aime pour cela, et il ne nourrit aucune chenille. On l’arrache avant la graine, et des plantes hôtes prennent sa place : l’ortie, le lotier, la carotte sauvage, les vraies plantes des papillons. Établi pour les fiches ; hypothèse pour la palette de remplacement, qui est de mon expérience.

Le broyat de bois est la clef de ce dispositif. Bois raméal fragmenté de préférence, fait de branches jeunes riches en écorce vivante, mais tout broyat des tailles de la commune fait l’affaire : ce qui compte, c’est la couche, pas la finesse du cahier des charges. Étalé épais sur toute la surface dès l’implantation, contenu par un rebord légèrement plus haut que lui, il garde le sol couvert entre deux saisons, retient l’humidité, nourrit les champignons du sol, et il est la seule garantie d’avoir moins d’herbe et de tenir en respect certaines mauvaises herbes. Il fait deux choses encore que l’on mesure moins souvent. La première : il rend l’arrachage facile. Dans un paillis meuble, une jeune ailante, une ambroisie, un semis de buddleia se tirent d’une main, racine comprise, sans outil et sans retourner la terre. Deux passages par an suffisent alors, à pied sur la passerelle et dans les clairières, pour retirer les invasives, les plantes toxiques venues le long des passages, et les premières années ce qui étoufferait les jeunes semis. La renouée reste l’exception : ses rhizomes ne s’arrachent pas, et elle garde le traitement décrit plus haut. Tout le reste, on le laisse. La seconde chose, on la doit à la couche elle-même : dans ce lit meuble et frais, bien des arbustes font ce qu’ils ne font pas en sol nu. Les branches basses qui touchent le broyat s’y enracinent, les drageons y circulent sans peine, et le bosquet s’épaissit tout seul, par marcottes et par rejets : la symphorine, l’argousier, le framboisier, le cornouiller y courent. C’est le laissé libre au ras du sol. Et chaque année, sans exception, on apporte du bois raméal frais, issu des tailles de la commune, une ressource que l’on paie aujourd’hui pour l’évacuer. J’insiste sur ce point, parce que c’est celui que l’on abandonne en premier quand le budget se resserre : cet apport annuel est très important. C’est la seule nourriture que reçoit le lieu, celle des champignons du sol qui sont au cœur des pactes ; c’est lui qui garde la couche meuble où l’arrachage reste facile ; et c’est lui qui maintient le sol couvert. Sans lui, le paillis se décompose en quelques saisons, le sol se referme, et l’on retombe dans le désherbage. Une seule réserve : sur les zones semées, on attend que les semis aient levé pour pailler, car une couche de bois broyé étoufferait les petites graines.

Ce chapitre tient en une phrase pour le cahier des charges : deux passages par an dans un paillis de bois raméal, à pied sur la passerelle et dans les clairières, avec un botaniste ou un agent formé, pour repérer et arracher jeune, et un apport de bois raméal chaque année. Tout le reste, on le laisse.

9. Objections et réponses

Les tiques. C’est la première question dans toute réunion publique, et elle mérite une réponse honnête. La méta-analyse de Proske, Lokatis et Rolff, en 2022, sur la fauche en ville, conclut que la crainte des tiques et des insectes nuisibles dans les herbes hautes est probablement injustifiée. Débattu, car le risque dépend de la présence de grands mammifères, et une friche de centre-ville n’a pas de chevreuils. Mais la réponse structurelle est dans la règle 2 : on ne marche pas dans l’herbe haute, on marche sur une passerelle de bois. La tique attend sur une tige, elle ne saute pas. Et dans les clairières, l’herbe est rase.

Le pollen. L’armoise et l’ambroisie sont les deux allergènes des friches. L’ambroisie, Ambrosia artemisiifolia, est une invasive de plus, à arracher avant floraison en juillet : elle rejoint la liste du chapitre 8. L’armoise commune, Artemisia vulgaris, est indigène et l’on ne s’en débarrasse pas ; on la fauche dans les clairières et on la laisse ailleurs. Qu’une friche produise moins de pollen allergisant qu’une rue plantée de bouleaux ou de cyprès mâles, je le tiens pour probable, mais je n’ai pas trouvé de comparaison chiffrée : hypothèse.

L’insécurité. Elle tient à deux choses : la visibilité et la fréquentation. Une friche traversée par une passerelle est fréquentée, donc surveillée par ses usagers. La lisière tondue et les clairières ouvrent des vues. Et l’on garde la passerelle à distance des façades et des recoins. Sur les friches de Berlin étudiées par Meffert et Dziock en 2012, la présence d’humains et de chiens n’avait pas d’effet mesurable sur les oiseaux : les gens et le sauvage cohabitent. Établi pour l’étude, hypothèse pour ce qu’on en déduit sur la sécurité, qui relève de la police municipale et non de l’écologie.

Les déchets. Une friche sans cadre attire les dépôts. Une friche encadrée les attire moins, parce que le cadre dit que quelqu’un regarde. Le reste est affaire de poubelles à l’entrée et d’un passage hebdomadaire sur la passerelle. Ce passage, on l’a déjà : c’est celui de l’agent qui vérifie les lames.

L’image de l’abandon. C’est l’objection de fond, et l’on y a répondu deux fois : au chapitre 4, par une conception qui soigne l’œil, et au chapitre 5, par les signes de soin. 41 % des Français associent encore la végétation spontanée à la négligence, et 66 % veulent qu’elle soit encadrée. On ne les convaincra pas par des discours. On les convaincra par une lisière nette, une passerelle en chêne, un panneau daté, un espace qu’ils ont vu naître et un compte d’espèces qui monte chaque année. Le programme Sauvages de ma rue, du Muséum, a réuni en dix ans plus de 100 000 données et 2 400 taxons dans 470 communes, avec des milliers de participants ; les habitants comptent volontiers les plantes quand on leur donne un guide. Établi. Faites-les compter dans votre friche, et l’abandon devient un inventaire.

10. Trois villes qui le font, et le tour du monde

Lille, l’île Derborence. J’en ai parlé en ouverture. C’est le cas extrême de la règle 2 : personne ne monte, jamais. Le cadre est un parc soigné de huit hectares, la passerelle est remplacée par un mur de sept mètres, et la seule intervention est un suivi périodique. Établi pour le dispositif ; les résultats du suivi ne sont pas publiés en ligne, et je ne les invente pas.

Berlin, le Natur-Park Südgelände. Une ancienne gare de triage, colonisée pendant des décennies, et dont la Deutsche Bahn a cédé dix-huit hectares au Sénat de Berlin en 1995. Le parc a ouvert au public en 2000. La brochure officielle du Sénat, mise à jour en 2023, donne plus de 350 espèces de plantes, 49 grands champignons, une trentaine d’oiseaux nicheurs, une soixantaine d’araignées, 16 sauterelles et 130 espèces d’abeilles sauvages, sur les quelque 310 que compte Berlin. Établi. Une réserve naturelle stricte de 3,6 hectares en occupe le cœur. Et le point qui compte pour cet article : dans cette réserve, on circule sur une passerelle métallique surélevée, et nulle part ailleurs. C’est la règle 2 appliquée sur dix-huit hectares depuis un quart de siècle, dans une capitale, avec des rails, des locomotives rouillées et des sculptures pour signes de soin. Je note que les chiffres qui circulent ailleurs, 366 plantes, 49 oiseaux, 95 abeilles, sont d’origine secondaire ; je m’en tiens à la brochure du Sénat.

Marseille, les friches urbaines naturelles. C’est l’exemple méditerranéen que je cherchais, et il est chez nous. Depuis sa stratégie locale pour la biodiversité de 2021, la Ville de Marseille a inventorié plus de 300 friches urbaines naturelles, qu’elle appelle des FUN, pour 250 hectares au total, et en a ouvert 19 au public avec des panneaux pédagogiques. Sa définition tient en une phrase : des terrains sur lesquels la nature a repris ses droits, sans que la main de l’homme n’interagisse, ou très peu. La ville gère les invasives, la sécurité et la conformité légale ; le reste, elle le laisse. L’entretien est décrit comme rustique et minimaliste. Rue Auguste-Marin, dans le 8e arrondissement, une friche municipale de 7 900 m² a été inaugurée en mai 2023 avec 51 espèces végétales recensées ; on y entretient les cheminements piétons et l’on y préserve tout le reste. Au Collet des Comtes, dans le 12e, une association fauche, suit et retire les invasives, et un troupeau y pâture. Traverse Paul, en février 2025, une nouvelle friche a été confiée à cinq associations dont la Ligue pour la protection des oiseaux, avec une vocation scolaire. Un suivi est mené avec Aix-Marseille Université, qui rapporte une diversité parfois exceptionnelle, supérieure à celle des parcs classiques. Établi pour tout cela, qui vient des pages de la Ville, de la mairie de secteur, de l’agence régionale et de l’Office français de la biodiversité. Non documenté : les coûts et les enquêtes d’acceptation, que la ville n’a pas publiés.

Marseille applique donc la règle 1, avec ses panneaux, et la seule intervention, avec le retrait des invasives ; elle applique la règle 3 par le pâturage. Il lui manque la règle 2, la passerelle, et ses cheminements au sol sont le point faible de ses friches. Il lui manque aussi la conception de départ du chapitre 4 : ses FUN sont des friches héritées, non des espaces semés et dirigés. C’est précisément là qu’un cahier des charges peut l’aider.

Ailleurs en Méditerranée. Barcelone gère depuis 2018 ses surfaces herbacées en trois classes : prairies ornementales fauchées six à sept fois l’an, prairies naturelles une à trois fois, friches une fois tous les deux ans, et son plan Nature 2030 vise cent hectares naturalisés de plus. Lisbonne tient un plan de gestion de 1 045 hectares pour la forêt de Monsanto, avec un programme de retrait des acacias et de l’ailante et un registre des feux. Établi. Aucune de ces deux villes n’a publié, à ma connaissance, d’espace conçu puis laissé libre avec passerelle.

Le tour du monde des angles d’attaque

Avant d’assembler le jardin idéal, j’ai voulu regarder comment les autres pays s’y prennent. Le tour vaut la peine : chacun attaque la même question par un angle différent, et aucun par le nôtre.

La Chine attaque par la norme. Sa norme « ville jardin » de 2022 exige des rues ombragées sur 70 à 85 % du réseau piéton et plafonne l’îlot de chaleur à 3 ou 2,5 degrés selon le niveau ; son label « ville forestière », lancé en 2004, couvrait 219 villes fin 2022, pour un gain estimé d’environ trois jours par an au-dessus de 35 °C. Mais le texte le plus intéressant pour un écologue est la circulaire du Conseil des affaires d’État de 2021 sur le « verdissement scientifique » : interdiction des grands arbres transplantés en ville, plants jeunes à houppier entier, essences locales en mélange, plantation « selon l’eau disponible », chasse aux gazons gourmands. Un pays d’un milliard quatre cents millions d’habitants a renoncé au décor par circulaire, après l’avoir payé pour voir : des vieux arbres arrachés en campagne qui mouraient en ville, des tours végétalisées de Chengdu abandonnées aux moustiques, et quarante-cinq « villes éponges » pilotes sans refroidissement mesurable de l’air, sauf Xiamen. Établi pour les textes et les bilans ; les mesures y sont surtout des températures de surface, et l’effet, réel, reste modeste : la végétation ne remplace pas le climat, elle le corrige.

Singapour attaque par la constance. De la « Garden City » décrétée en 1967 à la « City in Nature » d’aujourd’hui, soixante ans de suite dans les idées ont porté le couvert végétal au-dessus de 40 % du territoire, mis un parc à moins de dix minutes à pied de chaque foyer, et engagé un million d’arbres nouveaux d’ici 2030, dont plus de 830 000 déjà en terre, plantés pour partie par 150 000 habitants. Et la cité-État raconte elle-même son histoire dans les termes de cet article : elle dit être passée de l’idée de décorer la ville à celle d’y réintégrer de véritables écosystèmes.

D’autres attaquent par la règle. Berlin, par la parcelle : son coefficient de biotope impose à chaque terrain construit sa part de surface vivante, pondérée selon sa qualité, et Paris l’a repris dans son plan local d’urbanisme bioclimatique. Toronto, par le toit : première ville d’Amérique du Nord à rendre les toits verts obligatoires sur les constructions neuves, en 2009. La France, par l’interdiction : c’est la loi Labbé et le zéro phyto de 2017 qui ont fait verdir nos allées et nos cimetières, en rendant le désherbage trop coûteux pour qu’on s’y accroche. Rabat, par la réserve décrétée tôt : la ceinture verte de 1 063 hectares voulue dès 1984 entre Rabat et Témara tient encore la capitale marocaine.

D’autres encore par le geste fort. Séoul a démoli une autoroute surélevée pour rouvrir, en 2005, les six kilomètres de la rivière Cheonggyecheon en plein centre. Medellín a planté trente corridors verts le long de ses rues et de ses cours d’eau, mesuré environ deux degrés de moins en trois ans, et confié la plantation et l’entretien à des jardiniers formés dans les quartiers pauvres. Milan plante par le nombre, trois millions d’arbres d’ici 2030, un par habitant, sur les cent trente-trois communes de sa métropole. Melbourne compte : 40 % de canopée visés en 2040, chaque arbre inventorié, avec une adresse électronique à laquelle les habitants écrivent. Les Pays-Bas jouent : leur championnat national de dépavage des jardins, né pendant le Covid, a retiré cinq millions et demi de dalles en 2024. Et l’Angleterre s’abstient : No Mow May, on ne tond pas en mai, et c’est tout.

Le Japon, enfin, attaque par la méthode, et c’est la plus proche de la mienne. Les micro-forêts de Miyawaki plantent des essences indigènes, jeunes, mycorhizées dès la pépinière, denses, distribuées au hasard et jamais en rangs : plus de mille sept cents sites dans le monde. Presque tous mes principes y sont, et deux différences demeurent. Miyawaki plante tout, trois à cinq plants par mètre carré, autour de trois mille euros les cent mètres carrés ; le pacte plante la charpente et sème le reste, pour une fraction de ce prix, en laissant le tri au lieu plutôt qu’à la densité. Et l’essai sarde de la méthode, publié en 2011, rappelle l’honnêteté nécessaire : 61 à 84 % des plants morts à douze ans, pour une communauté finale pourtant riche et autonome. La densité trie, comme mon semis ; mais elle trie au prix du plant, et le semis au prix de la graine.

Ce que dit ce tour du monde tient en une phrase : le monde entier plante, norme, compte ou dépave, et personne n’a encore organisé le droit de ne rien faire. Un cadre lisible, trois règles, une seule intervention, un cahier des charges : ce vide-là est précisément la place du pacte laissé libre.


11. Bilan de cet épisode : établi, débattu, hypothèse

Ce que je tiens pour établi. La compaction, par les engins comme par le piétinement répété, réduit l’infiltration du sol de 70 à 99 % et fait chuter sa vie, avec des effets mesurables dès quelques dizaines de passages et jusqu’à vingt mètres d’un sentier. Les friches urbaines abritent dans la plupart des cas plus d’espèces que les autres espaces verts, et une fauche réduite multiplie les pollinisateurs. Les habitants acceptent le sauvage encadré et fleuri et rejettent le sauvage abandonné, et les signes qui font la différence sont connus depuis trente ans. Les plantes nourrices améliorent la survie des jeunes plants en milieu difficile, et la facilitation est l’un des moteurs reconnus de la succession. Un espace de nature coûte trente fois moins d’heures qu’un jardin très fleuri. Les passerelles bois sur pilotis en feuillus locaux existent, se chiffrent et durent.

Ce que je tiens pour débattu. Le coût exact au mètre d’une passerelle, qui varie du simple au double selon le chantier. La durée de vie des essences, qui vient de sources professionnelles. Le rang exact de chaque essence dans la norme de durabilité. L’ampleur du risque de feu propre à une friche herbacée par rapport à un boisement, où les experts eux-mêmes ne s’accordent pas. Le statut d’invasive de plusieurs espèces, qui change d’une région à l’autre. La transposition en France des chiffres d’infiltration mesurés en Amérique. Les échanges entre plantes par les réseaux mycorhiziens.

Ce que je tiens pour hypothèse, et que j’aimerais voir mesuré. Que des fixateurs pionniers à vie courte, genêts et ajoncs, laissent en déclinant un sol plus riche et une place nette aux espèces qui ont grandi à leur abri. Que la direction prise par la nature après l’implantation donne un espace plus stable et plus riche que celle qu’on lui aurait imposée. Qu’un semis mêlé d’arbres, d’arbustes et de vivaces s’installe mieux en communauté que des plants posés côte à côte, et qu’un semis bien placé rattrape le plant de pépinière. Qu’une végétation haute capte plus de rosée qu’une pelouse rase. Qu’une prairie haute rafraîchit plus qu’une pelouse tondue. Que la bande d’ombre sous une passerelle est un refuge particulier. Et que mon jardin de Meudon, cinquante ans sans rien, est reproductible sur un hectare de ville. Je le crois, parce que je l’ai vu ailleurs. Je ne l’ai pas encore compté. C’est la prochaine étape, et elle se fait avec une commune qui accepte de tenir le compte.

La suite au deuxième épisode : le module de 400 mètres carrés, les palettes espace par espace, l’hectare type de l’année zéro à la vingtième, les coûts et les clauses. Puis au troisième : le parc en creux.

Glossaire

Les mots techniques de cet épisode, dans le sens où je les emploie.

Broyat de bois, BRF. Branches broyées étalées sur le sol. Le BRF, bois raméal fragmenté, n’utilise que les rameaux de moins de 7 cm de diamètre, broyés frais : il nourrit les champignons du sol et freine l’herbe.

Cerema. Centre d’études et d’expertise sur les risques, l’environnement, la mobilité et l’aménagement. L’établissement public d’expertise technique de l’État, auteur de nombreux suivis cités ici.

Charpente. Les arbres et arbustes plantés au départ, qui donnent la structure du lieu. Le reste viendra par les semis et par la nature.

Clairière. Un espace ouvert de 200 à 1 000 mètres carrés, desservi par la passerelle, fauché une fois l’an, avec deux bancs. Le seul endroit où le public marche sur le sol.

Compaction, tassement. L’écrasement du sol par les pas ou les engins. L’air et l’eau en sont chassés, les racines fines et la vie du sol meurent.

Couvre-sol. Une plante basse et étalée qui couvre la terre nue et la protège du soleil, de la pluie battante et des herbes indésirables.

Drageon, marcottage. Le drageon est une tige qui sort d’une racine, à distance du pied mère. Le marcottage, c’est une branche qui touche le sol et y prend racine.

Évapotranspiration. L’eau rendue à l’air par le sol, qui s’évapore, et par les feuilles, qui transpirent. C’est elle qui rafraîchit l’air sous un arbre.

Fauche. Couper l’herbe haute une ou deux fois par an et emporter le foin, au lieu de la tondre rase chaque semaine.

Fixateur d’azote. Une plante qui héberge dans ses racines des bactéries capables de prendre l’azote de l’air et de le rendre au sol : légumineuses comme le robinier ou le cytise, aulnes, argousier.

Friche. Un terrain laissé sans usage, où la végétation s’installe seule.

Îlot de chaleur urbain. La surchauffe d’une ville par rapport à la campagne voisine, surtout la nuit, parce que la pierre et le bitume stockent la chaleur du jour.

Infiltration, ruissellement. L’eau de pluie qui entre dans le sol s’infiltre ; celle qui coule en surface ruisselle. Plus le sol est couvert de bitume ou tassé, plus elle ruisselle.

Invasive. Une espèce exotique envahissante : introduite par l’homme, elle se répand au détriment des espèces locales. Les listes européenne et française en fixent le nom, comme la renouée du Japon ou l’ailante.

Lisière. La bande de passage entre le bois et l’espace ouvert. C’est souvent la plus riche en espèces.

MACH. Une expérimentation du Cerema, de 2016 à 2020, sur une maison fissurée de Mer, dans le Loir-et-Cher. On a maintenu le sol argileux humide par un arrosage enterré piloté par des sondes.

Méthode Miyawaki. La plantation très dense de jeunes essences indigènes, mélangées au hasard, pour obtenir vite un petit bois. Elle porte le nom du botaniste japonais Akira Miyawaki.

Mycorhize. L’association entre les racines d’une plante et un champignon du sol. Le champignon apporte l’eau et les minéraux, la plante lui donne des sucres.

Noue. Un fossé large et peu profond, en herbe ou planté, qui recueille l’eau de pluie et la laisse s’infiltrer.

Passerelle sur pilotis. Un cheminement en bois posé sur des pieux, au-dessus du sol, pour traverser sans le piétiner.

Pionnière. Une espèce qui s’installe la première sur un sol nu ou bouleversé. Elle pousse vite, vit peu, et prépare la place aux suivantes.

RGA. Le retrait-gonflement des argiles. Une argile gonfle quand elle se mouille et se rétracte quand elle sèche ; les maisons posées dessus se fissurent.

Semis. Ici, les graines semées dans les vides entre les plants de la charpente.

Signes de soin. Les indices visibles qu’un lieu est voulu et suivi : bordure nette, bande tondue, passerelle, panneau. Notion de la paysagiste Joan Nassauer.

Succession. Le remplacement progressif des espèces sur un terrain laissé libre : herbes, puis arbustes, puis arbres.

Références, chapitre par chapitre

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