L’Arganier, l’arbre qui attendait

Argania spinosa, vestige d'un refuge et compagnon des hommes depuis la préhistoire

Planche générée par IA (Gemini, octobre 2026), style gravure naturaliste du XIXe siècle.

Il y a des millions d'années, la lignée de cet arbre poussait sur les rives de la Méditerranée. Aujourd'hui il tient dans un seul coin du Maroc. Et il attend encore.

Argania spinosa (L.) Skeels appartient à la famille des Sapotacées, un taxon d'affinité pantropicale dont les représentants actuels se concentrent en Afrique subsaharienne, en Amérique tropicale et en Asie du Sud-Est. Depuis qu'une étude phylogénétique publiée en 2014 a rattaché le genre Argania au genre Sideroxylon, les Jardins botaniques royaux de Kew retiennent le nom de Sideroxylon spinosum L., celui-là même que Linné lui avait donné en 1753 : l'arbre a fait un long détour par la nomenclature pour revenir à son point de départ. La présence de cette espèce isolée au Maghreb, seule Sapotacée du Maroc, constitue une anomalie biogéographique remarquable, que la paléobotanique éclaire sans encore la résoudre tout à fait.

Un héritage du Tertiaire

Les archives fossiles ne racontent pas tout, mais elles racontent l'essentiel. Des graines fossiles de Sideroxylon, cousins de l'arganier, ont été identifiées dans les dépôts du Miocène final et du Pliocène d'Italie, entre six et trois millions d'années. Ces plantes poussaient sous les climats humides du Néogène, et elles ressemblent étroitement à Sideroxylon mascatense, petit arbre des montagnes sèches de l'Asie occidentale que les botanistes considèrent comme l'espèce sœur de l'arganier. La lignée a donc occupé bien plus large que son aire actuelle, à une époque où le pourtour méditerranéen portait des forêts sèches à affinité tropicale.

Pour l'arganier lui-même, il faut être plus prudent que ne le sont souvent les textes de vulgarisation. Son pollen apparaît de façon sporadique dans les sédiments quaternaires, et les données du Pliocène final suggèrent même qu'il occupait alors une aire plus restreinte qu'aujourd'hui. Les chercheurs y lisent un endémisme ancien, installé avant le Quaternaire, plutôt que la trace d'une grande forêt d'arganiers couvrant tout le Maghreb.

L'assèchement progressif lié à l'expansion du Sahara, puis les refroidissements du Quaternaire, ont vraisemblablement eu raison de la lignée sur la quasi-totalité de son aire européenne et méditerranéenne ; c'est un scénario plausible plus qu'un mécanisme démontré, et il concerne le genre plus que l'espèce. L'arganier est ainsi ce que les biogéographes nomment un taxon relique : le survivant géographiquement confiné d'une lignée dont l'extension passée était incomparablement plus vaste.

Géographie d'un refuge

L'aire principale actuelle d'Argania spinosa couvre, selon les estimations, entre 800 000 et 950 000 hectares dans le Sud-Ouest marocain, de Safi au nord jusqu'à l'oued Drâa au sud, du niveau de la mer jusqu'à 1 300 ou 1 500 mètres d'altitude, principalement dans les régions Souss-Massa, Marrakech-Safi et Guelmim-Oued Noun. On peut lire cette distribution comme l'effet d'un couple montagne-océan : le Haut Atlas et l'Anti-Atlas arrêtent une partie des flux sahariens chauds et secs, tandis que la façade atlantique entretient une humidité côtière faite de brumes fréquentes et de précipitations faibles, entre 150 et 400 millimètres par an. Ce couplage dessine un refuge climatique original à l'échelle du Maghreb.

Ce refuge s'éclaircit. On lit souvent que l'arganeraie aurait perdu la moitié de sa surface en un siècle, mais je n'ai trouvé aucune mesure qui l'établisse. Ce qui est mesuré, c'est surtout la baisse de densité : sur un site du Souss, Yann le Polain de Waroux et Eric Lambin ont compté 27 arbres à l'hectare en 1970 et 15 en 2007, une perte de 44 %, sous l'effet du bois de feu, du pâturage et des cultures. Une étude de 2022 portant sur trente sites trouve au contraire, entre 1972 et 2018, un recrutement et une mortalité presque équilibrés. Le diagnostic dépend donc des lieux, et il mérite mieux qu'un chiffre unique.

Hors du Maroc, l'arbre ne subsiste naturellement qu'en Algérie, où sa présence est établie depuis les travaux de René Maire en 1939. La population la plus importante occupe la hamada de Tindouf, en plein Sahara occidental, où les forestiers algériens la décrivent comme un patrimoine floristique exceptionnel, menacé par le pâturage et la coupe pour le charbon. Quelques sujets sont signalés par ailleurs à Stidia, près de Mostaganem, sur la côte oranaise. Ces populations sont sans doute les témoins d'une ancienne distribution plus orientale, et l'Algérie s'est engagée depuis quelques années dans des programmes de plantation.

L'arganier a-t-il poussé plus au nord, dans les plaines côtières du Loukkos et du Rharb ? On l'a souvent supposé, et l'idée est séduisante. Il faut pourtant dire les choses honnêtement : à ma connaissance, aucune donnée pollinique publiée ne l'atteste dans ces plaines. L'hypothèse reste ouverte, et elle est au cœur d'une question mythologique sur laquelle nous reviendrons.

L'architecture des symbioses

Face à l'aridité de son sanctuaire, Argania spinosa n'a pas seulement développé des adaptations morphologiques propres. Il s'appuie sur un réseau de relations biologiques qui démultiplient ses capacités d'acquisition des ressources dans des sols pauvres et rocailleux.

La symbiose mycorhizienne est la première de ces alliances. Les racines de l'arganier s'associent à des champignons Gloméromycètes, formant des mycorhizes à arbuscules : une étude marocaine de 2022 en a recensé 39 morphotypes, dominés par le genre Glomus. Leurs filaments, de quelques micromètres de diamètre, prolongent les racines de quelques centimètres dans le sol et vont chercher le phosphore, que le pH basique et la faible matière organique rendent rare. En pépinière, la dépendance des jeunes plants est nette, et un inoculum prélevé dans l'arganeraie locale donne de meilleurs résultats qu'un inoculum étranger ; sur le terrain, les mesures manquent encore.

On associe souvent l'arganier aux truffes du désert, et il faut ici distinguer ce qui est établi de ce qui reste une piste. Les truffes du genre Terfezia vivent en association avec de petites cistacées annuelles, dont l'hélianthème à gouttes, aujourd'hui nommé Tuberaria guttata, et cette association, qui tient de l'endomycorhize plus que de l'ectomycorhize classique, a été obtenue expérimentalement. Mais je n'ai trouvé aucune étude qui documente ce trio sous l'arganier ; Tuberaria guttata préfère d'ailleurs les sables acides, alors que les sols d'arganeraie sont souvent basiques, et les grandes zones marocaines de truffes du désert sont hors de l'arganeraie. À l'inverse, une expérience publiée en 2022 a montré en serre que des plantules d'arganier pouvaient être colonisées par une autre truffe du désert, Tirmania nivea. Ce qui est sûr, c'est que l'ombre et l'humidité entretenues sous le houppier facilitent l'installation d'une flore qui ne survivrait pas en plein soleil : les écologues parlent d'effet de facilitation, ou d'effet nurse. Le lien précis avec les truffes reste à observer sur le terrain.

La relation entre l'arganier et la chèvre est plus complexe, et plus instructive encore, que la vulgarisation habituelle ne le présente. En 2017, Miguel Delibes, Irene Castañeda et José Fedriani, de la station biologique de Doñana, ont publié dans Frontiers in Ecology and the Environment une note d'histoire naturelle montrant que les chèvres ne dispersent pas l'arganier comme on le croyait, par leurs crottes, car elles évacuent mal les grosses graines. Elles le dispersent en recrachant les noix propres pendant la rumination, souvent loin de l'arbre où elles ont mangé. Ce mode de dispersion avait été largement négligé par les écologues. Les éleveurs, eux, connaissaient le geste depuis longtemps, comme on le verra avec un géographe du XIIe siècle.

Qualifier pour autant cette interaction de symbiose serait inexact. En automne, quand le reste de la végétation manque, les chèvres passent environ les trois quarts de leur temps de pâture dans les houppiers, et l'abroutissement est l'une des principales causes du défaut de régénération des arganeraies, avec le ramassage presque total des noix pour l'huile, la coupe pour le bois de feu, le défrichement et la sécheresse. Ce qui fut, à faible densité animale, une interaction favorable à la dissémination, devient sous forte pression pastorale un frein à toute repousse juvénile. L'arganier nous rappelle que les équilibres écologiques ne sont pas des états permanents : ce sont des rapports de force temporairement stabilisés, que la densité humaine et animale peut faire basculer.

Le système racinaire lui-même peut enfin être lu comme une alliance avec la géologie du lieu. Les botanistes le décrivent comme dimorphe : un pivot qui descend chercher l'eau profonde, associé à un réseau de racines traçantes qui capte les pluies en surface. On lit partout que ce pivot atteint quinze, voire trente mètres, d'après des racines observées lors du creusement de puits ; je n'ai trouvé aucune mesure publiée qui le confirme, et il faut garder ces chiffres pour des témoignages. Ce qui est mesuré, en revanche, c'est que l'arbre puise en été dans une eau profonde, hors de portée des plantes voisines. En sécheresse sévère, il perd une grande partie de son feuillage, réduit ainsi sa transpiration, et reverdit aux premières pluies d'automne. Ce que l'observateur non averti prend pour un arbre mort est simplement un arbre qui attend.

Cent quarante mille ans auprès des hommes

L'arganier n'a pas attendu seul. En 2021, une équipe de l'Institut national des sciences de l'archéologie et du patrimoine, du CNRS et de l'université d'Arizona a publié les résultats des fouilles de la grotte de Bizmoune, près d'Essaouira : des coquillages percés et portés en parure, vieux d'au moins 142 000 ans, parmi les plus anciens ornements connus de l'humanité. Selon le CNRS, dans une grande partie de la séquence, les charbons de bois des foyers proviennent de l'arganier et du thuya, deux arbres qui poussent encore autour de la grotte. Les occupants du site brûlaient donc déjà du bois d'arganier.

En novembre 2025, à Bayt Dakira, à Essaouira, des membres de la même équipe ont annoncé que l'arganier était présent de façon constante dans le paysage local depuis cette époque, et qu'il était utilisé dès la préhistoire à des fins alimentaires et cosmétiques. Ce sont pour l'instant des déclarations faites lors d'une conférence, sans publication scientifique : il faut les accueillir avec intérêt et les attendre de pied ferme.

Les carottes de sédiments marins prélevées au large du cap Ghir racontent une autre partie de l'histoire. Entre 650 et 850 de notre ère, elles enregistrent une forte hausse des apports de terre arrachée aux versants, une progression du pollen des plantes de milieux ouverts et pâturés, et un recul du chêne à feuilles caduques. Les auteurs relient cette dégradation à l'essor du pastoralisme, contemporain de l'islamisation du Sud marocain, d'où le titre de leur article : « Changement de la végétation, chèvres et religion ». Le même enregistrement montre, au cours des cent cinquante dernières années, l'extension conjointe des cultures d'olivier et d'arganier, en même temps que l'arrivée de l'eucalyptus australien.

Les botanistes qui ont étudié ces archives en concluent que la dominance actuelle de l'arganeraie dans le paysage du Sud-Ouest marocain est en grande partie d'origine humaine. L'espèce, elle, est bien plus ancienne que l'humanité ; mais sa place dans le paysage, sa densité et sa forme sont devenues une affaire humaine. L'arganier est un arbre ni sauvage ni domestique, pivot d'un système de production façonné par des générations de paysans. Je l'ai souvent écrit à propos d'autres plantes : on croit avoir domestiqué une espèce, et c'est souvent elle qui s'est servie de nous pour durer et s'étendre. L'arganier en est un bel exemple.

Une question s'impose alors : comment un produit aussi précieux a-t-il pu traverser l'Antiquité sans laisser un seul écrit ? Plusieurs raisons convergent. Rome n'a jamais tenu le pays de l'arganier : la Maurétanie Tingitane s'arrêtait vers Sala et Volubilis, et le Souss, le Haha, l'Anti-Atlas sont restés hors de l'empire ; les Phéniciens puis Juba n'avaient au sud qu'un comptoir insulaire, Mogador. L'huile elle-même voyageait mal : extraite d'une pâte mêlée d'eau, elle rancissait vite, et elle demandait un travail considérable pour de petites quantités, dans une Méditerranée qui débordait d'huile d'olive. Le savoir-faire appartenait aux femmes amazighes et se transmettait de la main à la main, sans écrit. Même plus tard, alors que Léon l'Africain puis des voyageurs européens l'avaient décrite, l'huile d'argan est restée très peu commercialisée hors du Maroc jusqu'aux années 1990. Ce silence rend plausible un usage ancien, mais il ne le prouve pas. Les preuves, si elles existent, sont dans le sol : des coques de noix cassées et carbonisées dans les foyers, qui signeraient l'extraction de l'amande, et des résidus d'huile dans les lampes.

Ce que racontent les géographes arabes

Les premiers textes à parler de l'huile d'argan sont arabes, et ils sont précis. Vers 1068, le géographe andalou al-Bakri, qui n'a jamais quitté al-Andalus et travaillait sur les récits des voyageurs et des marchands, mentionne l'huile d'argan et son extraction. Au XIIe siècle, al-Idrisi, géographe de la cour normande de Sicile, nomme l'arbre arqân et décrit la récolte : les fruits mûrs tombés au sol sont ramassés en septembre, puis donnés aux chèvres, qui en mangent la pulpe, et l'on récupère ensuite les noyaux dans leurs mangeoires. Le texte ne dit pas clairement si les noyaux sont rejetés par la bouche, mais le geste de l'éleveur est là, huit siècles avant que les écologues en établissent la fonction de dispersion. Al-Idrisi précise que l'huile donne aux cheveux un noir brillant ; elle sert aussi à l'éclairage, selon lui comme selon ses successeurs. Son contemporain al-Zuhri, qui nomme l'arbre ardjân, fait du Souss le grand centre de production, d'où l'huile part vers Aghmat et Marrakech.

L'archéologie confirme ces textes. Sur la montagne d'Îgîlîz, dans l'Anti-Atlas, à 1 354 mètres d'altitude, la mission archéologique maroco-française qui fouille depuis 2009 le berceau du mouvement almohade a livré les plus anciens vestiges médiévaux d'arganier identifiés au Maroc. Bois carbonisé et coques de graines y dominent les dépôts du Xe au XIIIe siècle : l'arganier représente à lui seul 82 % des charbons de bois identifiés. Une analyse anatomique de vingt de ces charbons, publiée en 2021 et présentée par ses auteurs comme préliminaire, suggère que quinze proviennent d'arbres conduits dans des jardins ou des terrasses cultivées et fumées, et non d'arbres sauvages. Il y a huit siècles, l'arganier était donc probablement déjà, au moins en partie, un arbre de culture autant qu'un arbre de forêt.

Au XIIIe siècle vient le premier botaniste. Ibn al-Baytar, né à Malaga, formé par al-Nabati et mort à Damas en 1248, consacre plusieurs notices de son Recueil des simples à l'arbre qu'il nomme ardjân, à son fruit, appelé amande des Berbères, et à son huile. Il le situe au pays des Haha et des Regraga, décrit un fruit semblable à un petit gland jaune, rapporte le procédé d'extraction de l'huile et lui prête une vertu contre la surdité ancienne et les maux d'oreilles. Ce texte a été traduit en allemand par Joseph Sontheimer dès 1840-1842, puis en français par Lucien Leclerc entre 1877 et 1883 : on présente parfois comme des découvertes ce qui était écrit depuis six siècles.

Le droit musulman s'est, lui aussi, penché sur l'arbre. Une tradition rapportée veut qu'au XVe siècle des juristes du Sud marocain aient admis que les amandons d'argan soient versés au titre de la zakat, l'aumône légale, à la place de l'orge ; d'autres oulémas exemptaient au contraire l'huile d'argan de la zakat. Le désaccord lui-même montre que la question se posait, et que l'arganier comptait dans l'économie des familles.

Le regard de l'Europe

En 1526, Hassan al-Wazzan, que l'Europe appellera Léon l'Africain, achève à Rome sa Description de l'Afrique. Natif de Grenade, élevé à Fès, il a parcouru le pays des Haha, près de l'actuelle Essaouira, région âpre de montagnes rocheuses, de forêts et de petits cours d'eau. Il y décrit des arbres épineux dont le fruit, de la taille des olives d'Espagne, s'appelle argan, et une huile de mauvaise odeur dont on se sert pour la cuisine et pour l'éclairage. La remarque sur l'odeur n'est pas une fantaisie de voyageur : l'extraction traditionnelle, qui mêle de l'eau à la pâte, donnait une huile qui se conservait mal. Il faudra attendre la fin du XXe siècle et la presse mécanique à vis pour obtenir une huile stable et de qualité constante.

Linné décrit l'espèce en 1753 sous le nom de Sideroxylon spinosum, le bois de fer épineux. Selon le botaniste américain Homer Skeels, elle avait d'abord été décrite d'après une plante cultivée dans le jardin de George Clifford, aux Pays-Bas, que l'on croyait alors originaire de l'Inde. Entre 1791 et 1793, le botaniste danois Peder Schousboe, qui deviendra plus tard consul général du Danemark à Tanger, parcourt le Maroc pour en décrire la flore et étudie l'arbre sur place ; ses observations, publiées à Copenhague en 1800, constituent la première description systématique de la flore marocaine. En 1809, le négociant anglais James Grey Jackson mentionne l'arganier dans son récit sur l'empire du Maroc et le Souss.

Le nom qui s'est imposé au XXe siècle a une origine plus inattendue. Le 17 septembre 1910, le service d'introduction des plantes du ministère de l'Agriculture des États-Unis reçoit des semences d'arganier envoyées de Tanger par le consul américain. C'est dans l'inventaire de ces graines importées, publié le 27 novembre 1911, que Homer Skeels crée la combinaison Argania spinosa. Le nom savant de l'arbre est né dans un catalogue de semences.

De la forêt au droit, de l'huile au patrimoine

Le 4 mars 1925, un dahir consacre la singularité juridique de l'arganeraie. Son exposé des motifs constate que les droits de jouissance que les populations exercent traditionnellement sur les arganiers ne permettent pas d'appliquer à ces forêts les règles ordinaires du dahir forestier de 1917, et proclame expressément leur maintien. Là où, dans les autres forêts marocaines, les riverains ne disposent que du ramassage du bois mort et du parcours, les ayants droit de l'arganeraie conservent des usages étendus sur les arbres, leurs fruits et le sol. Le système repose sur trois piliers, l'arganier, la chèvre et l'orge, et sur des règles locales anciennes : en pays Haha, l'agdal est une forêt mise en défens, fermée aux troupeaux une partie de l'année pour laisser les fruits mûrir et tomber.

La seconde naissance de l'huile commence en 1972, quand paraît la première description de sa composition chimique. À partir de 1985, un vaste projet réunit chimistes, agronomes, écologues et économistes autour de l'huile d'argan. La chimiste Zoubida Charrouf, de l'université Mohammed V de Rabat, y joue un rôle déterminant : elle aide à créer, à partir de 1996, les premières coopératives de femmes, qui ont toujours été les gardiennes de ce savoir-faire. Selon l'agence belge de coopération Enabel, la coopérative Tighanimine est devenue en 2011 le premier groupement de productrices d'huile d'argan certifié équitable.

Les reconnaissances internationales suivent. L'UNESCO inscrit l'arganeraie comme réserve de biosphère en 1998, puis les pratiques et savoir-faire liés à l'arganier sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l'humanité en 2014. En 2018, la FAO reconnaît le système agro-sylvo-pastoral à base d'arganier d'Ait Souab et Ait Mansour, dans la province de Chtouka Ait Baha, comme système ingénieux du patrimoine agricole mondial. Le 3 mars 2021, à l'initiative du Maroc, l'Assemblée générale des Nations unies proclame le 10 mai Journée internationale de l'arganier.

Il y a pourtant un paradoxe dans cette réussite. Des économistes ont montré que la richesse apportée par l'essor de l'huile avait permis à certains ménages d'acheter plus de chèvres, et l'augmentation des troupeaux pèse à son tour sur la régénération des arbres. La valeur de l'huile ne protège pas l'arbre par elle-même ; ce sont les règles d'usage qui peuvent le protéger.

L'huile : ce qu'elle contient, ce qu'elle fait, ce qu'on ignore encore

Après l'histoire de l'arbre, il faut ouvrir le flacon. L'huile d'argan est aujourd'hui l'une des huiles végétales les plus chères du monde, et l'une des plus entourées de promesses. Les unes sont démontrées, d'autres sont plausibles, beaucoup relèvent de l'argument commercial. Ce chapitre s'en tient à ce que mesurent les laboratoires et à ce qu'ont testé les essais sur l'homme.

Deux huiles, une amande

On tire de l'amandon deux huiles différentes. L'huile alimentaire est pressée après torréfaction des amandons, ce qui lui donne sa couleur ambrée et son goût de noisette ; l'huile cosmétique est pressée à cru. Le procédé traditionnel, encore pratiqué dans les foyers, est d'une lenteur extraordinaire : du ramassage des fruits à l'huile, il faut compter selon les estimations de vingt à près de trente heures de travail pour un litre, et le litre d'huile représente seulement 2 à 3 % du poids des fruits secs. L'eau mêlée à la pâte réduit sa conservation à quelques semaines. La presse mécanique à vis, généralisée par les coopératives, a permis d'obtenir une huile stable et de qualité constante. Un arrêté du 20 novembre 2009, entré en vigueur en janvier 2010, a créé l'indication géographique protégée « Argane », réservée aux huiles produites dans le Sud-Ouest marocain selon un cahier des charges défini, et la norme marocaine NM 08.5.090 fixe les critères de qualité, notamment une acidité libre inférieure à 0,8 % pour l'huile extra vierge et un indice de peroxyde d'au plus 15 milliéquivalents d'oxygène par kilo.

Une composition qui ne ressemble à aucune autre

Par ses acides gras, l'huile d'argan se situe entre l'huile d'olive et les huiles de graines. La norme marocaine lui reconnaît de 43 à 49 % d'acide oléique, l'acide gras dominant de l'olive, mais aussi de 29 à 36 % d'acide linoléique, un oméga 6 essentiel que l'huile d'olive ne contient le plus souvent qu'à moins de 10 %. Les acides gras saturés, palmitique et stéarique, en représentent de 16 à 20 %. Les analyses comparées d'arganiers de forêt, à Essaouira et Taroudant, et d'une plantation de Casablanca, montrent que ces proportions varient selon l'origine des arbres, de cinq points environ pour l'acide oléique.

Sa véritable originalité est dans sa fraction insaponifiable, qui ne pèse qu'environ 1 % de l'huile mais en porte la signature. Les tocophérols, c'est-à-dire la vitamine E sous ses différentes formes, y atteignent 600 à 900 milligrammes par kilo, soit environ le double de l'huile d'olive. Surtout, plus des quatre cinquièmes de ces tocophérols sont du gamma-tocophérol, alors que l'huile d'olive est dominée par l'alpha-tocophérol. Ce sont deux formes de la même vitamine : la forme gamma piège mieux certaines espèces réactives de l'azote, mais l'organisme retient de préférence la forme alpha, et l'avantage du gamma-tocophérol pour la santé humaine n'est pas démontré.

Les stérols végétaux sont plus singuliers encore. L'huile d'olive et l'huile de tournesol sont dominées par le bêta-sitostérol ; l'huile d'argan, elle, est dominée par deux stérols rares, le schotténol, qui représente de 40 à 49 % de ses stérols selon les analyses, et le spinastérol, de 33 à 44 %. Cette signature est si particulière qu'elle sert aujourd'hui à authentifier l'huile d'argan et à détecter les fraudes par mélange avec des huiles moins chères. C'est cette même signature qui permettrait de reconnaître des traces d'huile d'argan dans des lampes antiques.

Il faut aussi corriger deux idées répandues. L'huile d'argan contient du squalène, environ 313 milligrammes pour 100 grammes, mais moins que l'huile d'olive vierge extra, qui en contient près de 500. Et elle est beaucoup moins riche en polyphénols que l'huile d'olive : moins de 5 milligrammes par kilo dans l'analyse de référence, contre près de 800 pour une huile d'olive vierge extra. Ses atouts sont ailleurs, dans la vitamine E de forme gamma et dans ses stérols.

Ce que montrent les études sur l'homme

Sur les lipides du sang, plusieurs études marocaines et algériennes vont dans le même sens. En 2004, une comparaison de 96 adultes marocains en bonne santé a montré que les consommateurs réguliers d'huile d'argan avaient un cholestérol LDL plus bas de 12,7 %, une lipoprotéine (a) plus basse de 25 % et des lipoperoxydes plasmatiques plus bas de 58 % que les non-consommateurs. Il s'agit d'une étude d'observation : elle constate une association, sans prouver la cause.

En 2012, à Tlemcen, 20 adultes en bonne santé ont consommé 15 grammes d'huile d'argan par jour pendant quatre semaines, comparés à 20 témoins appariés. Les triglycérides ont baissé de 21 %, le cholestérol total de 15 %, le cholestérol LDL de 16 %, et la vitamine E plasmatique a augmenté de 43 %. En 2013, à Rabat, 39 patients dyslipidémiques ont été répartis au hasard entre 25 millilitres d'huile d'argan par jour et du beurre pendant trois semaines. Dans le groupe argan, le cholestérol LDL a baissé de 25,6 % contre 10,4 % chez les témoins, le cholestérol HDL a augmenté de 26 % contre 6,6 %, et l'agrégation plaquettaire a diminué.

Le seul essai qui compare directement l'huile d'argan à l'huile d'olive vierge extra nuance ce tableau. En 2005, 60 hommes en bonne santé ont reçu au hasard 25 grammes par jour de l'une ou l'autre pendant trois semaines. Avec l'argan, le cholestérol HDL a augmenté de 8,4 % et les triglycérides ont baissé de 17,5 %, mais le cholestérol LDL n'a pas baissé significativement ; avec l'olive, c'est le LDL qui a baissé, de 13,8 %. Une méta-analyse publiée en 2020 par une équipe de Shiraz, en Iran, a réuni cinq essais : elle conclut à une hausse de l'apolipoprotéine A, la protéine du bon cholestérol, et à une baisse de l'apolipoprotéine B, celle du mauvais, mais ces deux résultats ne reposent que sur deux études, et les auteurs jugent l'ensemble des essais inclus de faible qualité.

Sur la peau, un essai publié en 2015 a suivi 60 femmes ménopausées pendant 60 jours : la moitié consommait de l'huile d'argan, l'autre moitié de l'huile d'olive, et toutes appliquaient de l'huile d'argan cosmétique sur l'avant-bras gauche. L'élasticité de la peau s'est améliorée significativement, aussi bien par la consommation que par l'application. C'est l'un des rares essais contrôlés sur un effet cosmétique.

Sur l'arthrose du genou enfin, un essai marocain de 2017 portant sur 100 patients a comparé 30 millilitres d'huile d'argan alimentaire par jour pendant huit semaines à l'absence de traitement. La douleur et la fonction articulaire se sont améliorées dans le groupe argan, mais l'essai était ouvert, sans placebo, et ses critères, douleur et gêne ressenties, sont subjectifs : un effet d'attente ne peut pas être écarté.

Les effets antioxydants et anti-inflammatoires, souvent mis en avant, reposent surtout sur des études en laboratoire et chez l'animal. Une revue publiée en 2025 dans la revue Antioxidants les juge solides à ce stade préclinique, et les relie à la régulation de deux voies cellulaires majeures, Nrf2 et NF-κB, tout en reconnaissant que les preuves directes chez l'homme restent limitées.

Les limites qu'il faut dire

Ces résultats sont encourageants, mais ils doivent être lus avec la même prudence que le reste de cet article. Les essais sont petits, de quelques dizaines de personnes. Ils sont courts, de trois à huit semaines. Ils ne sont généralement pas menés en aveugle, car on reconnaît facilement le goût de l'huile d'argan. Le témoin est souvent le beurre, l'alimentation habituelle ou l'absence de traitement, ce qui avantage mécaniquement n'importe quelle huile végétale de qualité. Ils mesurent des marqueurs, cholestérol ou élasticité de la peau, et non des événements de santé comme l'infarctus. Ils proviennent enfin d'un petit nombre d'équipes de recherche marocaines et algériennes, souvent liées entre elles, et aucun n'a été enregistré à l'avance comme le veulent aujourd'hui les bonnes pratiques. Je n'ai trouvé aucun grand essai ni aucune méta-analyse plus solide publiés depuis 2020. Aucune étude ne permet donc de dire que l'huile d'argan protège mieux le cœur que l'huile d'olive, dont les preuves reposent sur des essais bien plus vastes.

Enfin, l'huile d'argan n'est pas anodine pour tout le monde. Des cas d'eczéma de contact après application cutanée ont été publiés, dont un chez un nourrisson, ainsi qu'un cas de choc anaphylactique. Ces réactions sont rares, un test cutané répété sur 54 volontaires n'ayant montré aucune irritation, mais elles existent, et l'huile d'argan doit être évitée par les personnes qui y ont déjà réagi.

Ce que l'on peut affirmer, c'est que l'huile d'argan est une excellente huile alimentaire, à la composition originale, plus riche que l'huile d'olive en vitamine E et en acides gras essentiels, et dont la consommation améliore certains marqueurs lipidiques dans la plupart des essais disponibles, sans faire mieux que l'huile d'olive dans le seul essai qui les compare directement. Pour le reste, la science confirme peu à peu une partie de ce que les femmes du Souss savaient d'usage, sans encore leur donner entièrement raison ni tort.

Une pomme d'or dans le jardin des Hespérides

Il est une hypothèse qui mérite d'être examinée, non comme certitude mais comme intuition, et elle demande qu'on reprenne le mythe depuis le début. Vers 700 avant notre ère, Hésiode, dans sa Théogonie, place au-delà du fleuve Océan, aux confins du couchant, les Hespérides, filles de la Nuit, gardiennes de fruits d'or et des arbres qui les portent. Atlas se tient devant elles et soutient le ciel. Phérécyde, que cite Hygin, précise l'origine de ces fruits : la Terre les offrit à Héra pour ses noces avec Zeus, et Héra en planta les rameaux près du mont Atlas, sous la garde d'un serpent immortel, que les poètes plus tardifs nomment Ladon et que les sculpteurs représentaient enroulé autour du tronc. Le vol de ces fruits est l'un des travaux d'Héraclès, le onzième ou le douzième selon les listes.

Où était le jardin ?

Les Anciens n'ont jamais été d'accord. Euripide le met au bord de l'Océan, là où Atlas porte le ciel. Apollonios de Rhodes le place en Libye, près du lac Triton. Les Grecs de Cyrène l'avaient fixé près de leur cité d'Euhespérides, l'actuelle Benghazi. Strabon rapporte que des poètes le situaient en Ibérie, et Apollodore, chez les Hyperboréens. Pline l'Ancien le situe à Lixus, dans l'estuaire du Loukkos ; ailleurs, rapportant le navigateur Statius Sebosus, il place des îles des Hespérides à quarante jours de navigation le long de l'Atlas, au-delà des Gorgades, avant de conclure que rien de tout cela n'est certain. Dans un passage voisin, il évoque les îles que Juba avait couvertes d'ateliers de pourpre face aux Autololes, que l'on identifie à Mogador, l'île d'Essaouira.

Il faut ici éviter un piège. Chez Hésiode, Atlas est un Titan qui porte le ciel au bord du monde, et non encore une montagne : ce n'est qu'à partir d'Hérodote, au Ve siècle avant notre ère, que son nom s'attache aux montagnes du Nord-Ouest de l'Afrique. Le jardin des plus anciennes versions est donc un lieu cosmique, celui du soleil couchant, plus qu'un lieu de géographie. Mais quand la géographie a rattrapé le mythe, c'est vers le Maroc qu'elle l'a conduit, et c'est au pied de ces montagnes, entre elles et l'Océan, que pousse l'arganier.

Pline ajoute à Lixus un détail que l'on cite rarement. Dans une île de l'estuaire se dresse un autel d'Hercule, et du bois célèbre qui portait les pommes d'or, dit-il, il ne reste que des oliviers sauvages. Le naturaliste romain, qui se moque ouvertement des fables grecques sur ce lieu, a donc vu ou entendu décrire des arbres bien réels à l'emplacement du jardin, et ce sont des oléastres, non des arganiers. Lixus est d'ailleurs au nord de l'aire actuelle de l'arganier.

Quel était le fruit ? L'examen des candidats

Il faut d'abord écarter un faux problème. Le mot grec mêlon, que l'on traduit par pomme, désignait tout fruit d'arbre rond et charnu : la taille modeste d'un fruit ne l'exclut donc pas. Cinq candidats ont été proposés au fil des siècles, et chacun mérite d'être pesé.

Le coing (Cydonia oblonga) est le candidat des hellénistes, et il a pour lui un argument fort. Les pommes d'or étaient un cadeau de noces, et le coing était en Grèce le fruit du mariage : Plutarque rapporte qu'une loi de Solon voulait que la jeune épouse en mange un avant d'entrer dans la chambre nuptiale. Il est doré à maturité, parfumé, et les Grecs le connaissaient très tôt sous le nom de pomme cydonienne, venue de Crète. Sa faiblesse est géographique : c'est un arbre d'Orient, venu du Caucase et de l'Iran, que rien ne rattache au couchant ni à l'Atlas.

Le cédrat (Citrus medica) a un parrain prestigieux. Selon Athénée, Juba II, roi de Maurétanie, rapportait que les Libyens appelaient le cédrat la pomme hespérique, et l'identifiait aux pommes des Hespérides. Le témoignage d'un roi du pays de l'arganier pèse lourd. Mais Juba écrit autour du changement d'ère, quelque sept siècles après Hésiode, à une époque où le cédrat était devenu le fruit de luxe exotique de la Méditerranée. Or cet agrume, originaire du pied de l'Himalaya, n'est attesté en Méditerranée orientale qu'à l'époque perse, aux Ve et IVe siècles avant notre ère, dans un jardin royal près de Jérusalem. Il ne peut pas avoir fondé un mythe déjà constitué au temps d'Hésiode. Juba a fait ce que fait chaque époque : il a reconnu dans le mythe le fruit précieux de son temps.

L'orange douce est plus tardive encore, puisqu'elle ne s'installe en Europe qu'à la fin du Moyen Âge. Mais la Renaissance l'a si bien associée au jardin mythique que la botanique en a gardé la trace : le fruit des agrumes s'appelle encore une hespéridie. C'est la preuve que chaque siècle a repeint les pommes d'or aux couleurs de son propre trésor.

Les moutons offrent la lecture la plus étrange. Diodore de Sicile rapporte une interprétation selon laquelle mêla désignait non des fruits mais des moutons, le même mot grec signifiant pomme et mouton : les pommes d'or auraient été des troupeaux à toison dorée, et le dragon un berger nommé Drakon. Le mythe parlerait alors d'une richesse pastorale. On ne peut s'empêcher de penser que, dans le pays de l'arganier, troupeaux et fruits d'or se trouvent littéralement dans le même arbre.

L'arganier, enfin, présente plusieurs traits qui le rendent séduisant. Il pousse au pied de l'Atlas des géographes, au bord de l'Océan, au bout du monde connu des Grecs. Son fruit, ovale, vert puis jaune à maturité, est un mêlon au sens grec. C'est un arbre épineux, défendu par ses épines comme le jardin par son dragon, et son tronc tordu porte une écorce que les archéobotanistes d'Îgîlîz comparent eux-mêmes à une peau de serpent ; l'image est tentante, mais le serpent gardien de l'arbre est un motif très répandu dans l'Orient ancien, et une écorce ne pourrait au mieux que l'avoir conforté. L'arbre vit plusieurs siècles et reverdit après des sécheresses qui le laissent pour mort. Son fruit donne une huile précieuse, un or liquide au sens propre. Et ce fruit n'a jamais quitté son pays : un fruit qu'il faut aller chercher au bout du monde, comme dans le mythe.

Une hypothèse en couches

Le plus vraisemblable est qu'aucun fruit unique ne soit la clé, et que le mythe se soit formé par couches. La couche la plus ancienne est cosmique et grecque : la lumière dorée du couchant, les filles de la Nuit, le mariage d'Héra, nourri de l'image du coing, fruit des noces. On peut imaginer une couche occidentale, et c'est là que commence la pure hypothèse, sans aucune source pour l'étayer : celle des récits que les navigateurs phéniciens, installés à Lixus au moins depuis le VIIIe siècle avant notre ère, auraient pu rapporter d'une contrée au pied des montagnes, où un arbre épineux portait des fruits d'or dont on tirait une huile précieuse, au milieu des troupeaux. Les couches suivantes ont été ajoutées par chaque époque avec le fruit de luxe qu'elle connaissait : le cédrat de Juba, l'orange de la Renaissance. Si cette couche occidentale a existé, l'arganier pourrait en être le fruit.

Il faut poser les limites de cette intuition avant qu'on ne les oppose. Chercher le fruit réel derrière un mythe, c'est faire ce que faisait déjà Diodore avec ses moutons, et beaucoup d'hellénistes y verraient une lecture trop littérale d'un récit d'abord cosmologique. Aucun texte antique ne décrit l'arganier ni son huile. On répète que les Phéniciens connaissaient l'huile d'argan, mais je n'en ai trouvé aucune preuve archéologique. Aucun pollen publié n'atteste l'arganier dans les plaines du Loukkos, et Pline parle d'oliviers sauvages, non d'arganiers. Faut-il voir dans ces oléastres un arganier mal nommé par un œil romain, l'arbre ayant une feuille étroite et un port qui rappellent l'olivier ? Rien ne permet de l'affirmer.

L'hypothèse a pourtant un mérite : elle peut être vérifiée. Un carottage pollinique dans l'estuaire du Loukkos dirait si l'arganier poussait au pied de Lixus au temps d'Hésiode. L'analyse chimique des lampes et des céramiques de Lixus et de Mogador, à la recherche du schotténol et du spinastérol, marqueurs propres à l'huile d'argan, dirait si les Phéniciens la brûlaient ou la transportaient. C'est aux palynologues et aux chimistes de trancher.

Ce que l'arganier nous enseigne

L'histoire d'Argania spinosa illustre un principe de l'écologie du paysage : la résilience à long terme d'une espèce tient rarement à des adaptations isolées, et presque toujours à un tissu de relations. Mycorhizes à Gloméromycètes, facilitation de la flore sous son couvert, système racinaire dimorphe et refuge entre la montagne et l'océan forment un ensemble dont chaque composante conditionne les autres. Et lorsqu'une pression extérieure, densité pastorale, ramassage total des noix, labour qui sectionne les réseaux fongiques, dépasse le seuil de résilience de l'un de ces maillons, c'est l'ensemble qui peut basculer, souvent de manière durable à l'échelle humaine.

L'histoire ajoute une seconde leçon, que la botanique seule ne donnait pas. Là où l'arganeraie a duré, les hommes qui vivaient dessous l'ont gérée par des règles : mise en défens saisonnière, droits d'usage reconnus, arbres conduits dans les jardins et les terrasses. Les preuves en sont surtout qualitatives, mais elles convergent : là où la règle s'efface, l'arbre recule, quelle que soit la valeur de son huile.

Pour le concepteur de jardins en milieu méditerranéen ou aride, c'est un programme de travail entier. Inoculer les substrats avant de planter, mais avec un inoculum local, tiré du sol d'une arganeraie ou d'un milieu voisin sain, plutôt qu'avec un produit standard : la viabilité des inoculums commerciaux est très variable, et l'introduction de souches étrangères n'est pas sans risque, alors que les essais sur l'arganier montrent l'avantage des souches natives. Accepter la défeuillaison estivale comme stratégie de survie plutôt que comme défaillance esthétique. Traiter le sol comme un réseau vivant dont la destruction ne se répare pas en une saison. Et penser la gestion avec ceux qui vivent du lieu, car un arbre se protège d'abord par l'usage qu'on en fait. L'arganier a traversé le Tertiaire, survécu à l'assèchement du monde, brûlé dans les foyers de Bizmoune, peut-être nourri le plus ancien mythe de l'abondance en Occident, et nourri des civilisations entières avec son huile d'or. Il nous offre le résultat de millions d'années d'ingénierie gratuite. C'est à nous de savoir le lire.

Yves Nicolas, Expert-Conseil en Écologie Fonctionnelle, yvesnicolas.com, France / Maroc

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